MadeInUs épisode 8 : Welcome to Traplanta

Cela fait maintenant sept épisodes que nous retraçons ensemble l’histoire du rap américain, avec un voyage temporel au fil des époques. Nous avons pu nous plonger dans les univers ayant marqué le rap et les charts américains, allant jusqu’à influencer la vision de cet art auprès du grand public. Le huitième sous-genre abordé ce jour ne pouvait que clore notre série, étant celui qui a dominé cette dernière décennie, il a pu jouir d’une visibilité et d’une crédibilité gagnée grâce à ses prédécesseurs. Si le rap est aujourd’hui un des styles de musique les plus populaires, cela n’est pas anodin. Le but de notre série était de sensibiliser notre public sur l’importance de l’héritage laissé par les différents sous-genres du rap. Imposant le respect auprès de ses concurrents rock et pop.

Passons maintenant au vif du sujet. Après trois semaines enfermé dans ma Traphouse pour vous concocter une galette de rêve, je vais vous faire découvrir, ou redécouvrir le run incroyable de la ville d’Atlanta sur ces 20 dernières années. Une des villes les plus emblématiques en matière de rap, des influences Midwest rap à la Miami bass, Atlanta a toujours été présent dans le rap game. Mais la Trap a propulsé la ville à la première place du rap ces dernières années. MadeInUs la mosaïque du rap américain, c’est maintenant !

I. Les origines de la Trap

Issue du mouvement Dirty South évoqué dans notre épisode sur Miami, la Trap est née dans le début des années 2000. La route de son succès est à diviser en deux parties : l’avant 2010, et l’après 2010. Mais qui a lancé le mouvement Trap ? Cette question a maintes et maintes fois été posée et la réponse n’est jamais certaine. Comme tout nouveau mouvement, beaucoup se revendiquent comme initiateur. De notre côté, nous allons nous contenter de remonter le temps chronologiquement.

Le terme Trap était tout d’abord un mot courant à Atlanta, il ne désignait en rien le sous-genre actuel. Il était utilisé initialement pour nommer les lieux de trafics de drogue dans la ville. Des maisons insalubres achetées et renommées en « Traphouse » afin de cuisiner directement la drogue et la vendre sur place. Et dans un processus de bon commerce, des studios de musique s’installaient dans ces maisons pour blanchir plus facilement l’argent. Le rap sortant de ces studios a donc été appelé Trap par la presse et ses auditeurs, nommant par la même occasion les MC trappeurs au lieu de rappeurs. Dans ce contexte, difficile de donner une date exacte à la naissance du mouvement, car avec une oreille fine on peut retrouver quelques similitudes dans les sons de la Three 6 Mafia avec les premiers enregistrements de Trap, et pourtant, ils n’étaient pas qualifiés tels quels. Les premiers ayant été vraiment assimilés au mouvement furent T.I, Gucci Mane, et Young Jeezy.

Three 6 Mafia

Les trois derniers noms cités ont popularisé la trap dans le milieu des années 2000. Atlanta surfant déjà sur une vague de succès avec Outkast, la crédibilité et l’attention de la scène nationale était déjà rivé sur la ville. Il n’était donc pas compliqué pour un artiste talentueux de vite se faire connaître à Atlanta à cette époque. T.I et Young Jeezy parviennent donc à se faire un nom rapidement à travers quelques mixtapes. Les projets In Da Street de T.I (2003), et Tha streets iz watchin de Young Jeezy (2004) génèrent un grand succès dans le milieu underground et dépassent même ces frontières avec les radios. Leurs premiers albums studio étaient donc très attendus, et le succès escompté n’a pas manqué. Trap muzik de T.I en 2003 finira disque de platine tout comme Urban Legend en 2004, et en 2005 Young Jeezy vient affirmer le succès de la Trap avec son album Let’s Get it : Thug motivation 101. Et même plus qu’affirmer, l’album est un tournant pour la scène Trap puisqu’il permettra de révéler au rap game une génération de beatmaker dorée avec comme plus gros noms Drumma Boy et Shawty Redd. L’ordre des courants musicaux est alors bousculé à une époque ou le midwest rap triomphe sur ses concurrents, et une nouvelle ère de la Trap s’apprête déjà à débarquer.

Après ce couronnement, c’est au tour de Gucci Mane, un des personnages les plus emblématiques du milieu à l’heure actuelle. Entre 2006 et 2009 il ne sort pas moins de 20 mixtapes, et parmi elles des mixtapes classiques dans le sous-genre comme les suites Ice Attack 1 & 2, Bird Flu 1 & 2, ou encore Burrprint et Chicken Talk. Avec une carrière hachée entre passages en prisons et les studios, le personnage attire toute l’attention des médias et permet de donner encore plus de visibilité à la scène d’Atlanta et son fonctionnement. Il révèlera en outre le producteur Zaytoven, l’un des architectes les plus importants du son Trap.

Les trois artistes opérant sur la première partie de l’ère Trap permettent de donner une cohérence au mouvement et un engouement auprès du public. Ils poseront les fondations de son succès entre 2010 et 2020. La transition d’artistes se fait fin 2009, début 2010 avec l’arrivée de nouvelles têtes d’Atlanta. Mais aussi avec le run incroyable de projets de Gucci Mane qui introduira par la même occasion une nouvelle figure importante : Waka Flocka Flame. Tandis que le futur grand Future parvient à se faire un nom grâce à son cousin Rico, et son producteur Rocko qui le poussent à se lancer dans le rap.  La naissance de ces deux artistes marquera encore une nouvelle étape dans le sous-genre, car tout comme avec le premier album de Young Jeezy, une compagnie de beatmakers talentueux les accompagne. D’autant plus qu’après 2010 les producteurs commencent enfin à être reconnus par les auditeurs.

Cette attention, nous pouvons l’accorder au grand Flocka. La qualité rimait avec ses projets, les suites Salute me or Shoot Me et Lebron Flocka James ont toutes été bien reçu auprès des critiques et du public. Par ailleurs, l’album Flockavelli sorti en 2010 est un classique dans le milieu Trap. Mais la reconnaissance attribuée aux producteurs elle provient en partie d’une idée développée avec son producteur Lex Luger. En 2010 ils décident tout deux de fonder un groupe de producteurs, beatmakers, et songwriters, et pas des moindres puisque le collectif fondé sera la très célèbre 808 Mafia. Composé de Lex Luger, Southside, TM-808 (pour ne citer que les têtes très connues de l’audimat), on ne présente plus le collectif, qui sur ces 10 dernières années n’a pas entendu un de leurs tags en début de chanson ? La mise en place de ce collectif est une des clefs de la domination de la Trap cette dernière décennie.

La tête Lex Luger imposera une domination entre 2010 et 2012 et produira les plus gros hits de ces années. On peut le retrouver sur BMF et MC Hammer de Rick Ross, See me now de Kanye West, et même HAM sur le grand album commun de Jay-Z et Kanye West. D’un autre côté, Future explose le marché de la mixtape et distribuera des projets aussi qualitatifs que ces albums, introduisant avec lui encore de nouveaux beatmakers et artistes.

Le run est encore d’actualité aujourd’hui, et l’après 2010 n’a cessé de nous garnir en nouveaux artistes Trap, à chaque année ses nouvelles têtes, avec leurs lots de mixtapes qualitatives apportant un vent nouveau sur le rap : Young Thug, Lil Baby, Gunna, Mike Will Made It, Sonny Digital, Metro Boomin, 21 Savage, Migos, Lil Keed, Young Nudy, et la liste ne s’arrête pas la..

II. Les caractéristiques de la Trap

Le cours d’histoire Trap maintenant terminé, nous pouvons passer à l’aspect technique du dossier : qu’est-ce qu’une musique Trap et comment est-elle composé ? En ce qui concerne les lyrics, le contenu n’est pas vraiment différent des autres styles du rap, les thèmes de la vie quotidienne dans leur milieu, les luttes pour le succès et les trafics de drogue sont le plus souvent abordés. La différence notable avec les autres styles se retrouve dans le type de flow employé. Dans la Trap, la nonchalance et la lenteur étaient de pair sur chaque morceau, les flows rapides eux furent délaissés.

Et concernant la partie musicale, l’aspect principal dans son élaboration se retrouve dans l’utilisation importante des kicks (désigne la grosse caisse, généralement employée pour la base rythmique) de la boite à rythmes Roland TR-808, avec une présence importante des sub bass (reproduction de fréquence assez graves). Mais aussi de doubles croches, triolets (figure de note en musique), d’autres encore peuvent être employés, mais toujours dans une démarche de rapidité correspondant aux sonorités Charleston (hi-hat en anglais, instrument de percussion).

Boite à rythme Roland TR-808
Charleston

L’utilisation du Roland TR-808 est assez similaire à celle de la Miami Bass, mais dans la Trap, le son sec produit par cette boite à rythmes sert de référence à quasiment tous les morceaux, les différences se jouent dans les utilisations du charleston accéléré sur les figures de notes. Seul les points importants ont été expliqués, ce n’est pas juste avec ces deux paragraphes que vous pourrez réaliser un type beat Trap, désolé.

Une fois le style caractérisé par ces attributs musicaux, il faut aussi aborder le facteur social, qui a lui aussi joué un rôle dans la caractérisation du milieu Trap. Comme évoqué dans la première partie, la Trap est né dans des Traphouse, lieu de fabrication et vente de drogue, ce modèle a été extrêmement employé dans tout le sud des Etats-Unis, et pas seulement à Atlanta. Les studios né dans ces Traphouse ce sont donc multipliés, et les nouveaux Trappeurs avec. Comme la Drill, la Trap d’après 2010 s’est développé avec l’émergence des réseaux sociaux, rendant le succès plus accessible aux jeunes ayant l’audace de se lancer et quitter la routine de leurs quartiers. Bien qu’une grosse demande Trap émanait de la part de l’audimat, une offre encore plus grande s’est présentée. Le nombre de projets et morceaux Trap n’a cessé de croitre, et le style s’est enfermé dans une boucle qui a eu pour conséquence un appauvrissement de sa qualité. Une partie du public rap s’est alors plaint de la pauvreté des morceaux proposés, avec des lyrics redondants et des rythmiques similaires, leurs plaintes étaient légitimes. Bien que la Trap ait eu un côté répétitif, nous allons voir dans notre dernière partie qu’elle a plus eu un impact positif que négatif sur le monde du rap, et cela à travers l’influence apportée dans d’autres genres musicaux et l’image soignée des nouvelles générations.

III. Les influences de la Trap

L’influence du mouvement Trap est énorme, à un point ou il peut être confondu avec la Trap Electro. A partir de 2012, quelques producteurs et DJ hors rap commencent à intégrer des éléments Trap dans leurs processus artistiques, contribuant évidemment à l’élargissement du sous-genre et sa popularité. Des ramifications s’opèrent entre styles et la musique électronique se mélange avec le mouvement, des compositeurs comme Diplo, Baauer et même Yellow Card s’amusent à combiner les deux courants. Le parfait exemple qui parlera à tout le monde est le Harlem Shake, en effet, en 2013 Baauer produit le titre, et suite à une vidéo publiée sur les réseaux sociaux par un fan, le son deviendra une mode internationale. Celui-ci est purement tiré d’une association entre la Trap électro et la Trap rap : l’EDM Trap.

Des collaborations voient même le jour entre des artistes d’EDM et des rappeurs, le succès du titre WDYW des artistes Lil Uzi Vert, A$ap Ferg, Rich The Kid et DJ Carnage est le témoin exemplaire d’un mélange réussi entre les deux genres.

Il n’y a pas que l’électro qui fut inspirée par la trap, la pop l’a aussi été par le biais de collaboration successive entres artistes des genres concernés. Lady Gaga invitait T.I, Twista et Too $hort sur le morceau Jewels N’ drugs tandis que Katy Perry invitait Juicy J sur Dark Horses, toutes deux en 2013. Le sous genre Trap est purement installé dans l’industrie américaine, et Rihanna nous l’avait déjà confirmé en 2012 avec son single Poor it up, produit par Mike Will Made It.

L’influence s’étend même au reggaeton avec le titre Trap interprété par Shakira et Maluma en 2018, bien que l’artiste masculin s’était déjà essayé au style avec Cuatro Babys en 2017.

Le succès et l’influence se font aussi ressentir à l’internationale, le rap mondial est influencé et chaque pays voit ses têtes d’affiches s’emparer du mouvement. Le rap français n’y fait pas exception, Gradur s’approprie complètement le style à l’instar de Dosseh, le 13 Block commencera lui à se faire un nom à travers le genre.

Alors oui, comme évoquée dans la fin de notre deuxième partie, la Trap s’est essoufflée ces dernières années, mais elle a réussi à se renouveler et donner un nouveau souffle à l’univers du rap. C’est par ailleurs sur cette décennie que le rap rivalise avec la country au classement des musiques les plus populaires aux Etats-Unis.

Et le sous-genre sorti directement d’Atlanta y est surement pour quelque chose. L’influence sur ces autres styles a aussi permis à nos playlists de se diversifier. La Trap permet en effet aux auditeurs de musiques commerciales de transiter entre des morceaux Pop, Electro, Rnb et Rap tout en conservant une cohérence dans son écoute. Plus que dans le rap, la Trap a eu un impact réel sur la musique en général. Elle est indéniablement l’un des genres musicaux les plus importants depuis le début des années 2000.

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