Jazmine Sullivan – Heaux Tales

La femme libre est seulement en train de naître.

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (1949)

“La femme libre est seulement en train de naître”. En écrivant cette phrase en 1949 pour son ouvrage Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir ne se doutait pas qu’elle commencerait réellement à se vérifier au cours du XXIe siècle. En effet, il aura fallu plus d’une révolution féministe pour que l’injustice subie par les femmes soit enfin un sujet au centre de toutes les préoccupations. Pourtant, la liberté vantée par la philosophe française n’est pas encore acquise. Les inégalités persistent et la population féminine peine toujours à faire entendre ses revendications…

Cette lutte tient particulièrement à cœur Jazmine Sullivan, l’une des artistes R&B les plus talentueuses de ces dix dernières années. Offrir aux femmes un espace d’expression libre est ce qui l’a motivé pour composer Heaux Tales, son premier EP-album depuis Reality Show paru en 2015.

Heaux Tales se présente comme un groupe de parole pour femmes. Sept d’entre elles s’expriment successivement à travers des interludes portant leurs prénoms. Elles sont suivies de morceaux interprétés par la chanteuse américaine qui met en lumière leurs problèmes, leurs déceptions ainsi que leurs désirs.

La question de l’égalité des genres face au sexe se trouve au centre de leurs préoccupations. Dès l’introduction Bodies, Jazmine Sullivan met un point d’orgue à désacraliser le rapport des femmes au plaisir charnel. Le désir sexuel y est pleinement assumé comme le montre la description de soirées à répétition qui finissent toujours par une partie de jambe en l’air. Les notes éthérées du synthétiseur de KeY Wane participent au flou que dépeint l’interprète sur le morceau. On trouve aussi dans le refrain une dualité entre la satisfaction sexuelle qu’elle tire de ces rapports et la répression injuste qu’elle risque en assumant un tel comportement. 

Il n’est pas question pour la chanteuse de se laisser ronger par une quelconque culpabilité. Comme le souligne Antoinette, l’une des femmes prenant la parole sur le disque, elles n’ont pas à avoir honte d’aimer le sexe. Au contraire, elles doivent pouvoir l’affirmer sans qu’on leur porte de jugement à l’instar de la gent masculine.

Niggas cannot handle if a woman takes the same liberties as them

Especially with regards to sex

Like our society teaches them to be so wrapped up in themselves

And their own conquests

That they forget we’re sexual beings as well

Antoinette’s Tale

Sullivan fait preuve d’une très grande finesse pour faire passer ce message. Elle reprend en effet le flow saccadé des rappeurs trap sur le deuxième couplet de Put It Down pour inverser ce rapport au sexe. En embrassant leurs codes, elle s’accapare leur manière de parler sans gêne de leurs ébats, multipliant ainsi les références crues en tout genre. De fait, elle démontre qu’elle possède la même légitimité que ces rappeurs pour parler de sexe. Si le public voit cela d’un bon oeil lorsqu’il s’agit d’artiste masculin, il doit en faire autant lorsqu’il s’agit du sexe opposé.

Ce renversement du rapport au sexe se poursuit lors de la sublime collaboration avec Ari Lennox, On It. Elles se lancent dans un slow jam pour demander à leurs courtisans de prouver qu’ils méritent de coucher avec elles. On peut bien évidemment dresser une comparaison avec bon nombre de morceaux dans lesquels des hommes dépeignent des rapports où la femme est dominée.

Le génie de Jazmine Sullivan réside également dans son aptitude à ne pas limiter l’émancipation féminine au sexe. Effectivement, elle chante avec Anderson .Paak l’inégalité des genres face à l’argent sur Pricetags, et rend compte sur Pick Up Your Feelings de la nécessité de s’affranchir de la gent masculine souligné par la montée en puissance de sa voix au fil du morceau.

Si les intervenantes prennent la parole sur Heaux Tales, c’est aussi pour avouer leurs erreurs. Alors que la plupart des chansons R&B interprétées par des femmes narrent des histoires de cœur dans lesquelles elles sont toujours abandonnées, Lost Ones présente une situation inverse. Jazmine nous fait part de ses regrets concernant un amant l’ayant quittée pour cause d’infidélité sur une production bouleversante de Dave Watson.

Malgré toutes ses velléités d’empowerment, Heaux Tales se termine sur une note plus pessimiste. Les chances de réussite des femmes ne sont toujours pas ce qu’elles devraient être. Bon nombre d’entre elles demeurent hélas prisonnières de la société et sont condamnées à rêver une vie qu’elles n’auront sûrement jamais, à la manière de Jazmine sur The Other Side. C’est ce désespoir que cristallise Girl Like Me qui vient conclure le projet. H.E.R. et Jazmine y scandent leur lassitude face à la manière dont elles sont traitées par les hommes, créant ainsi un contraste avec l’ambiance lancinante dictée par la basse et la guitare.

Heaux Tales transpire de virtuosité et de modernité. Jazmine Sullivan y déploie tout son talent pour créer une œuvre dont l’intensité n’a d’égale que la sensualité qu’il dégage. Par-dessus tout, il s’agit d’un projet au message féministe nécessaire, surtout dans une période où la parole des femmes est sans cesse mise en doute. Aussi fou que cela puisse paraître, Heaux Tales fait “seulement” office de prémisse avant le prochain album de la virtuose américaine qui, on l’espère, sera à la hauteur de ce dernier. 

Note : 4.5 sur 5.

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