10 ans après : quel regard sur l’évolution du mouvement Beast Coast ?

Revenons dix ans en arrière. Le rap game a considérablement évolué depuis l’âge d’or new-yorkais et son catalogue gargantuesque de classiques. La Big Apple n’attire plus une grande audience et peine surtout à renouveler sa scène depuis quelques années. New York étant la plus grande ville des Etats Unis, il était évidemment toujours possible de mettre la main sur des artistes menant une belle carrière commerciale, mais le rap traditionnel new-yorkais semblait quant à lui au bord de l’extinction. Il faut aussi admettre que les artistes en vogue durant cette période offraient des vibes bien différentes du East coast old school. Il paraissait dès lors bien difficile de réussir à s’imposer avec un genre de rap presque étranger aux nouvelles générations, voir même au bord de la ringardise pour certains auditeurs. Le hip-hop new-yorkais semblait être dans une impasse qui l’obligerait à se reconstruire sur des sonorités plus modernes. Une occasion que saisira parfaitement le A$AP Mob qui deviendra en l’espace de quelques tapes le nouveau porte drapeau de la ville avec un cloud rap renversant et surtout un univers annexe qui deviendra quasiment viral.

Pourtant, dans la même période, une petite bande de Brooklyn va tracer sa route en se donnant le défi de redonner une seconde jeunesse au rap new-yorkais. Ce groupe de jeunes va rapidement se présenter comme un mouvement en mission : la Beast Coast. Aujourd’hui, il nous est possible de prendre du recul par rapport à ce phénomène. On se demandera donc dans un premier temps pourquoi il a tant marché alors que le créneau ne semblait pas être le plus opportun. On se questionnera ensuite sur les raisons de son effondrement relatif au moment où le jeune public semblait de plus en plus demandeur de vibes « new old school » . Evidemment, nous ne pouvons pas prétendre détenir la vérité absolue, mais notre amour pour le rap de NY et le recul dont nous disposons aujourd’hui nous pousse à essayer, aujourd’hui, d’interpréter l’évolution de ce mouvement.

Flatbush, berceau d’un mouvement

La majorité du collectif Beast Coast a grandi et/ou s’est rencontrée du côté de Flatbush, quartier de Brooklyn. Nous allons vite rentrer dans le concret et donc se passer des éléments biographiques que vous trouverez facilement via Google étant donné la notoriété relativement importante de la bande. Le mouvement va réussir à faire parler de lui au delà des frontières new-yorkaises en réalisant un coup de maître à partir de 2012 : la majorité de ses membres va exploser en l’espace de seulement quelques mois. Alors que nous avions plutôt l’habitude, dans le cas d’un collectif, de voir deux ou trois artistes prendre doucement la lumière, laissant le reste des membres dans l’ombre, les membres de la Beast Coast vont tous parvenir à se distinguer avec des univers différents mais réunis par une même volonté : redonner un second souffle au mythique rap new-yorkais. Pour faire simple, ce collectif se constitue de trois composantes majeurs : Pro Era (Joey Bada$$, Capital Steez, CJ Fly, Kirk Knight, Nyck Caution, Chuck Strangers…), Flatbush Zombies (Meechy Darko, Zombie Juice, Erick Arc Elliott) & The Underachievers (Issa Gold & AK the Savior). Cela fait certes beaucoup de protagonistes, mais l’identification demeurait relativement simple puisque dans un premier temps, seuls les membres de Pro Era frappent en solo tandis que les autres se font avant tout un nom en tant que groupe. La formule séduit d’entrée, ou du moins intrigue notamment pour les jeunes générations qui réalisent que les anciennes valeurs new-yorkaises pourraient finalement être adaptables à leurs goûts. Pour les plus anciens, la claque ne sera pas forcément évidente, la Beast Coast n’offrait clairement pas autant de qualités que les plus grands noms du rap east-coast mais avait le mérite d’éveiller au moins une certaine nostalgie. C’est avec cet équilibre entre traditions new-yorkaises & petites touches modernes, qui tendront au fil des ans de plus en plus vers le mainstream, que la bande de Flatbush parvient à intégrer le game sur un tapis rouge.

Joey Bada$$ & Capital Steez

Si on se base simplement sur les dates, Capital Steez fut le premier à frapper de manière marquante avec la mixtape « AmeriKKKan Korruption ». Il ne s’agira néanmoins pas du projet qui déclenchera la hype pour le mouvement, bien qu’il s’agisse incontestablement d’un incontournable de la discographie Beast Coast. Le vrai game changer arrive peu après. Il s’agit du fameux single « Survival Tactics » avec lequel le monde découvre un gamin de seize piges, nommé Joey Bada$$, découper la production avec une énergie folle et une facilité déconcertante. La présence de Capital Steez sur le morceau passera presque inaperçu médiatiquement et pourtant, selon certains dires, beaucoup pensaient que ce titre le mettrait, avant tout lui, en valeur aux yeux d’un large public.

Yo, fuck the police, n***a

Fuck every ass-corrupt politician on Wall Street

P.E., public enemy, assassinate us, bitch!

Fuck that! Fuck everything, son

Fuck government, fuck listenin’ and shit

You want fuckin’ energy? Dickheads

Joey Bada$$ & Capital Steez – Survival Tactics

Mais les choses ne faisaient que commencer puisque l’adolescent au flow fracassant va confirmer quelques mois après se succès avec sa première mixtape « 1999 », considérée comme l’un des meilleurs debut project de la décennie passée. Grâce à son très jeune prodige, le mouvement Beast Coast venait de prouver que New-York allait finalement pouvoir conserver son identité tout en se modernisant. On y trouvait en plus des nombreux artistes issus de Pro Era des noms légendaires à la production tels que MF DOOM ou encore J Dilla, de quoi entrevoir le début d’un véritable passage de témoin entre deux générations particulièrement éloignées pour raviver une flemme presque éteinte.

Dans les mois qui suivront, les autres soldats de la Beast Coast réussiront presque aussi bien leurs décollages. Les Flatbush Zombies s’installent grâce la mixtape « D.R.U.G.S. » avec un certain charisme et une imagerie parfaitement adaptée aux tendances de l’époque. Ils parviendront même à placer quelques hits à l’échelle underground qui jouiront d’une certaine notoriété sur YouTube, comme le très catchy « Thug Waffle » . The Underachievers attendront eux l’année suivante pour partager leur univers hypnotique avec la tape « Indigoism » qui séduira aussi en un rien de temps les auditeurs. Le duo de Flatbush semblait alors représenter un juste milieu musical entre les sonorités de Pro Era et celles des Flatbush Zombies. Vous aurez donc compris que la Beast Coast était parvenue à entièrement s’installer dans le game US en ramenant subtilement certaines de ses valeurs les plus emblématiques. On imaginait difficilement un artiste s’imposer avec autant d’inspirations old school à l’époque, et encore moins une scène entière en l’espace de seulement quelques mois. Qu’on les aimait ou non, on ne pouvait que saluer la réussite de l’initiative audacieuse des jeunes pousses de Flatbush.

Flatbush Zombies
The Underachievers

Pourtant, le mouvement fait face à un événement dramatique dès la première année de son ascension. Capital Steez, considéré par une partie des fans comme le plus talentueux, par d’autres comme son précurseur, se donne la mort la veille de Noël 2012. Un souvenir particulièrement traumatisant pour ceux qui le suivaient à l’époque, le rappeur ayant tweeté avant de passer à l’acte un très explicite « THE END » . On apprendra beaucoup de choses concernant la complexité et les souffrances de l’homme après son décès, Pro Era allait alors se donner la mission d’en faire un symbole éternel. Inutile d’imaginant des scénarios dans lesquels Steez ne se serait pas donné la mort car, comme nous le verrons par la suite, l’évolution du mouvement Beast Coast ne laissera pas spécialement place à la spéculation. Nous nous cantonnerons aux faits en faisant le constat suivant: le rap new-yorkais venait de perdre un fort talent en plein développement et le mouvement Beast Coast perdait un de ses piliers durant le premier chapitre de son histoire.

Un premier cap passé avec succès

La Beast Coast avait tout intérêt à surfer sur cette hype naissante, et c’est justement ce qu’ils vont faire avec beaucoup de succès. Quelques semaines après la mort de son pilier Capital Steez, Pro Era dévoile la mixtape « PEEP: The aPROcalypse » , un projet donc très fort sur le plan symbolique mais surtout de très bonne qualité. Un vaste public découvre alors que dans l’ombre du jeune Joey Bada$$, une grosse poignée d’artistes talentueux disposent déjà d’un bagage hip-hop très solide. De CJ Fly, qui sortira en 2013 la bonne tape « Thee Way Eye See It » , à Chuck Strangers et sa vision très intéressante en passant par Kirk Knight qui parvenait habilement à se mettre en valeur, le potentiel semblait à l’époque assez immense. On constatait néanmoins encore un peu plus que la bande venait de perdre un de ses joyaux étant donné la qualité des quelques couplets de Capital Steez sur le projet. Quoiqu’il en soit, le collectif continuait efficacement la réhabilitation du rap new-yorkais dans les tendances du moment.

Sans surprise, Joey Bada$$ poursuit rapidement son aventure solo avec sa mixtape « Summer Knights » . Un projet plus qu’honnête, bien que loin des standards instaurés par 1999. Des mutations commencent déjà à se faire ressentir, à l’instar d’un changement dans la voix assez surprenant dès le premier single « 95 Til’ Infinity » . En outre, on commence à desceller une légère volonté d’ouverture vers un public peut-être un peu plus large. Certes, le jeune phénomène restait relativement fidèle au rap old school qui l’a propulsé sur le devant de la scène, mais il commençait malgré tout à le mettre tout doucement de côté sur certains morceaux pour des ambiances un peu plus ancrées dans son temps. On pouvait dès lors se douter que le collectif Pro Era ne resterait pas éternellement fixé à ses premiers émois. Néanmoins, il n’y avait pas de raisons de s’inquiéter puisque que la qualité demeurait toujours au rendez-vous, ce qui laissait en plus place à un enthousiasme croissant de la part du public.

La plus belle confirmation du mouvement viendra incontestablement des Flatbush Zombies. Le groupe passe un cap monstrueux avec sa deuxième tape « Better Off Dead » . Le projet offre tout simplement ce que le crew peut faire de mieux: un mélange subtile de hardcore hip-hop, stoner rap ou encore horrorcore. Les zombies accomplissaient à merveille leur mission en proposant un univers psychédélique et sombre qui correspondait idéalement aux attentes des jeunes auditeurs de l’époque, tout en s’assurant de garder une vraie consistance derrière le micro. Vous l’aurez compris, une confirmation plus que réussie qui fit également naître de nombreux espoirs pour l’avenir du rap new-yorkais.

L’évolution de The Underachievers fut un peu plus mitigée. Leur seconde tape « The Lords of Flatbush » contient quelques tracks explosives mais on reste loin de la consistance de leur premier projet. On sent que le duo tend à davantage s’enfermer dans un délire stoner/hypnotique plutôt que de rester proche des ambiances east coast. Une décision qui n’attirera pas autant de nouveaux auditeurs que leurs semblables de la Beast Coast. Les deux membres du duo s’essaieront en solo l’année suivante sans rencontrer un grand succès.The Underachievers avaient toutefois montré suffisamment de belles promesses sur leur premier essai pour songer à un bel avenir au sein du rap new-yorkais.

L’exercice difficile du premier album

Les artistes de la beast coast avaient indéniablement marqué l’histoire moderne du monde passionnant des mixtapes. L’heure tant attendue du premier album studio était venue. Une étape qui s’annonçait extrêmement intéressante : les membres du collectifs allaient-ils rester à leurs premiers amours ou allaient-ils s’ouvrir à de nouveaux horizons? Forcément, les regards étaient avant tout tournés vers Joey Bada$$, déjà annoncé comme une futur star du rap mondial. Le gamin de « 1999 » a désormais mûri et traversé certaines épreuves, on le voit notamment s’essayer à des textes un peu plus engagés. La pépite new-yorkaise fait finalement le grand saut en 2015 avec « B4.DA.$$ » . En réalité, il n’était pas vraiment simple de tirer des conclusions sur son évolution avec ce projet. A titre personnelle, il s’est malheureusement avéré être une déception. On y retrouve quelques sonorités « new boom bap » ainsi que ce désir de remettre le old school au goût du jour. Cependant, on constate une volonté assez évidente d’être plus mainstream, notamment à l’écoute des premiers singles. Joey avait néanmoins assuré l’essentiel en mettant d’accord les médias ainsi qu’un nouveau public toujours plus vaste. Malgré cela, on peut affirmer qu’un certain nombre de fans de la première heure envisageaient un événement un peu plus mémorable pour ce premier album.

Les autres membres de Pro Era s’essaieront également à cette difficile étape du premier album. L’intérêt médiatique est loin d’être le même que pour Joey mais quelques bons projets voient le jour, comme « Late Knight Special » de Kirk Knight. CJ Fly se montrera en revanche moins convaincant avec « Flytrap » qui ne marquera pas particulièrement les esprits. D’autres membres vont se montrer bien moins actifs, un véritable problème dans une époque où il est possible de tomber très vite dans l’oubli. On comprend alors assez facilement que Joey Bada$$ allait probablement pouvoir embrasser une carrière de star mais que ce second passage de cap en terme de notoriété serait plus difficile pour les autres. Cela ne serait pas forcément dérangeant pour les fans qui pourraient continuer tranquillement à écouter les nouveautés des artistes, mais plus handicapant pour la portée du mouvement.

Les Flatbush Zombies livre un premier album qui partage bon nombre de points communs avec celui de Joey. « 3001: A Laced Odyssey » est franchement appréciable et illustre bien la particularité du crew, mais on ne retrouve pas les éclairs de génie présents sur leur seconde tape. Un bon projet, mais est-il pour autant marquant ? Probablement pas, hormis pour le noyau dur de leur fanbase. La proposition ne manque en revanche pas de cohérence et se place dans la continuité de leurs premiers essais, l’univers des Zombies continuent en effet de se développer de manière intéressante. Il ne fallait pas forcément s’attendre à voir la bande passer dans une nouvelle sphère médiatique, leur image était certes tendance mais plaisait surtout à un public relativement restreint.

La médaille du cas particulier revient à The Underachievers. En 2014, le duo dévoile son premier album studio « The Cellar Door: Terminus Ut Exordium » un projet très oubliable qui les éloigne encore un peu plus de la dynamique de leur première tape. Cependant, les deux acolytes vont surprendre dès l’année suivante en sortabt leur deuxième album studio « Evermore – The Art of Duality » . Pour être France, il s’agit à titre personnel de leur chef d’oeuvre ainsi que de l’un des projets les plus sous-estimés du rap new-yorkais de la dernière décennie. Avec cet album, le duo a réussi à pousser son univers psychédélique plus loin que jamais autour d’un concept de double album avec deux ambiances distinctes dépeintes sur la cover. Les clips réalisés autour du projet sont vraiment très clean et j’ai beaucoup aimé la démarche introspective des deux artistes qui se livrent avec sincérité tout le long du LP.

So a nigga ain’t have no direction

Locked up in my own mental prison

Suicide on my mind, no one listen

The Underachievers – Chasing Faith

Le rap est clairement de qualité et bien accompagné par des productions souvent hypnotiques. The Underachievers a su se remettre en question au bon moment en proposant une musique qui les définit vraiment sans se soucier de l’exposition dont elle bénéficiera. Ce projet finira par être chaleureusement salué avec le temps malgré une sortie bien trop discrète à mon goût par rapport au travail fourni. Malgré un premier album très mitigé, c’est bien le duo qui, à mon sens, a réalisé la meilleure adaptation au format album. Peut-être que l’ambiance s’éloigne encore un peu plus des premières vibes du mouvement beast coast mais force de constater que l’évolution se révèle pertinente dans ce cas précis.

L’essoufflement du mouvement

L’après 2015 sera beaucoup plus compliqué à digérer pour la beast coast. Alors oui, les plus gros noms, principalement Joey Bada$$ vont continuer à prendre de l’ampleur. Le deuxième album de ce dernier, « All-Amerikkkan Bada$$ » , rencontre un très fort succès aussi bien sur le plan médiatique que commercial. Des textes engagés, l’ancien ado prodige de Pro Era dévoilait ce qui pouvait ressembler au projet de la maturité. L’album restait cependant bien moins frappant que 1999 pour les fans de la première heure s’étant pris d’amour pour le rappeur new-yorkais à la sortie de sa première tape. Mais voilà, Joey semble s’être définitivement émancipé, ses nombreux nouveaux fans n’accordent pas d’importance, par désintérêt ou méconnaissance, à toute l’entité Pro Era qui l’accompagne depuis ses débuts. Il faut dire que ses acolytes peinent plus que jamais à passer un nouveau cap. Cela n’empêche pas la sortie de quelques projets très intéressants (au milieu de plusieurs sorties relativement moyennes) à l’image du « Nyck @ Knight » de Kirk Knight et Nyck Caution ou encore « Consumers Park » de Chuck Strangers qui semblait alors s’affirmer comme le plus prometteur du lot. Cependant, toutes ces sorties ne font du bruit principalement qu’au sein de la fan base Pro Era établi depuis déjà quelques années.

The Underachievers dévoileront, à la suite de leur excellent second album, deux projets très honnêtes avec « It Happened in Flatbush » et « Renaissance » . Même constat cependant, l’impact constaté après chaque nouvelle sortie semble stagner et le duo se montre de plus en plus à court d’idée en témoignent leurs deux derniers projets ( « After The Rain » et « Lords of Flatbush 3 » ) . Parallèlement, la scène hip-hop ne cesse de se renouveler, le mouvement beast coast n’est plus une des tendances fraîches US. Sans consistance, le risque de désintérêt s’intensifie un peu plus chaque année. La popularité des Flatbush Zombies ne s’accroît pas spécialement non plus mais elle ne chute pas pour autant, il faut dire que le groupe bénéficiait encore d’un solide succès d’estime. Bien que peut-être moins fulgurant qu’à ses débuts, la bande demeure solide dans ses propositions à l’image du deuxième album studio « Vacation in Hell » , une suite honorable à son prédécesseur. La même question se pose également pour les zombies : représentent-ils toujours vraiment un mouvement ? Pas particulièrement dans l’esprit des auditeurs qui, comme pour Joey Bada$$, ont totalement perdu le symbole collectif que s’efforçait de représenter la Beast Coast. Il appartient à chacun de se faire sa propre idée concernant l’évolution artistique des différents artistes, néanmoins force de constater que la cohésion et surtout la cohérence générale ne sont plus tellement visibles.

Symbole ultime de cette sensation de perte de vitesse ? L’album « Escape From New York » . Si on nous avait dit 7 années plus tôt que la Beast Coast unirait ses forces en 2019 pour un album, on aurait alors tout de suite pu imaginer une sorte de consécration pour un collectif s’étant installé sur le toit du hip-hop new-yorkais. Il n’en fut rien puisque ce projet vint au contraire confirmer que le prime du mouvement originaire de Flatbush était désormais loin derrière. Un album sans folie avec peu de temps forts qui sera d’ailleurs très vite oublié malgré un minimum d’effort fourni dans la promotion. Mais surtout, un point plus important selon moi que je tacherai de développer dans la partie suivante, cet album ne faisait plus particulièrement sens dans le contexte actuel du hip-hop, la cible de ce projet n’était qu’une illusion. Je vais essayer tant bien que mal de vous faire comprendre mon point de vue mais j’ai ma petite interprétation concernant cet après 2015 difficile pour la beast coast.

Pris à son propre piège ?

Et oui, ne vous inquiétez pas, on va pas se contenter de constater les faits mais plutôt essayer d’apporter quelques pistes d’explication. De mon point de vue, on peut déjà trouver quelques interprétations à partir du contexte actuel du rap laissant supposer que la Beast Coast se serait piéger elle-même, d’où le titre. Revenons un peu en arrière, quelles étaient les principales valeurs du mouvement ? Renouer avec les valeurs les plus traditionnelles du rap-new yorkais tout en apportant une certaine fraîcheur, notamment dans l’imagerie mais aussi les productions, afin d’être un minimum ancré dans les tendances du moment. On se retrouvait alors avec des sonorités pouvant à la fois attiser la curiosité des « puristes » / underground friendly mais également celle d’un plus large public se contentant généralement des sorties plus mainstream. À leurs arrivées dans le game, ce fut ni plus ni moins le jackpot en terme de stratégie, l’idée pouvait sembler osée mais elle avait su séduire en un rien de temps. Pourtant, comme on l’a vu avant dans l’article, cette euphorie va considérablement s’étouffer approximativement autour de 2015. C’est en observant l’évolution de la scène rap à ce moment que l’on peut, selon moi, avancer quelques hypothèses. Au niveau des gros cartons mainstream qu’est-ce que nous avions ? Notamment de la trap from Atlanta ou encore des délires plus « pop rap » . Pas vraiment de lien à pointer du doigt avec la Beast Coast. Mais c’est en réalité l’autre face du rap qu’il faut regarder, l’underground, notamment new-yorkais, commençait à connaître quelques bouleversements.

Depuis le début des années 2010, certains noms ne cessent de monter dans l’ombre à l’image des Roc Marciano, Griselda, Mach-Hommy, Billy Woods… bref la liste est encore très longue. Rien de très gênant au début pour la bande de Flatbush. Les problèmes vont plutôt commencer lorsque l’ensemble de ces génies de l’ombre vont commencer à amasser suffisamment de notoriété pour commencer à tourner un minimum. Avec ces artistes, on est principalement sur un rap beaucoup plus cru, presque directement dans la continuité des grandes heures new-yorkaises, on ne retrouvait que très peu de concessions dans leurs musiques pour chercher à se plier aux nouvelles tendances musicales contrairement à ce que faisait la Beast Coast de plus en plus au fil des années. À mes yeux, l’explosion de toute cette scène va venir minimiser l’intérêt porté envers le mouvement originaire de Flatbush. Le grand public a logiquement continué à suivre de près ceux qui avaient su se mettre en avant à l’image de Joey Bada$$ ou des Flatbush Zombies, mais en revanche, l’audience davantage à la recherche de nostalgie ou des dernières tendances underground va plutôt basculer vers ces faux nouveaux artistes qui mettent beaucoup moins de filtres dans leurs musiques. C’est un détail à ne pas minimiser car c’est principalement ce public qui peut potentiellement se montrer très dévoué mais aussi grandement participé à la construction d’un solide succès d’estime. En perdant progressivement cette audience, la Beast Coast va dès lors devoir, plus ou moins, se coltiner une étiquette de hip-hop assez grand public ou même de tendance dépassée.

Bien évidemment il y a une autre explication plus rationnelle qui ne plaira probablement pas aux plus grands fans. Il n’est pas bien difficile de remarquer que la qualité a globalement baissé et que les propositions ont de moins en moins de personnalité. Pas besoin de faire un dessin, quand la qualité baisse, l’intérêt suit la courbe bien que nous pourrions tout de même citer quelques contre exemples. Cet avis reste forcément un minimum subjectif bien qu’il soit tout de même partagé par l’extrême majorité des médias, les différentes critiques des nombreux anonymes d’internet… Le cumul de ces différents détails laisse donc logiquement place à une mise en retrait forcée. Attention, il ne s’agit pas non plus d’un immense drame, l’ensemble de la Beast Coast a suffisamment prouvé et acquis de notoriété pour continuer à faire carrière dans le rap sereinement, cependant un nouveau passage de cap paraît presque impossible. Joey Bada$$ continuera certainement à culminer autant de temps qu’il le souhaite, bien qu’il va devoir refaire un minimum ses preuves après déjà 4 ans sans album, mais le reste continuera probablement à vivre principalement avec la fanbase solidement acquise durant la première moitié des années 2010. En profitant du contexte de l’époque pour générer un buzz, la Beast Coast en a peut-être accéléré un nouveau provoquant son essoufflement.

La Beast Coast aujourd’hui

Le buzz n’est peut-être plus aussi flamboyant qu’autrefois, mais les rappeurs de Flatbush ne délaissent pas les studios pour autant. Aujourd’hui, on ne peut plus vraiment parler de mouvement à mon sens, la tentative d’album commun loupé est un peu venue enterrer de manière définitive cette idée. Mais chacun de leurs côtés, certains continuent à proposer de belles choses laissant envisager encore de belles années devant eux. Le plus beau renouveau, selon moi, est à mettre à l’ordre de CJ Fly. Le rappeur a bien cerné les principales tendances actuelles de l’underground new-yorkais et en a fait un solide album l’année dernière avec « Rudebwoy » . De plus, il essaie d’ajouter de nouvelles cordes à son arc en se lançant notamment dans la production avec une série de beat tapes qu’il vient tout juste d’entamer cette année. Chuck Strangers se montre également toujours très intéressant de son côté, son EP sorti en octobre dernier, « Too Scared to Dance » , était franchement intéressant avec en prime de belles collaborations (Ka, Navy Blue & Caleb Gilles).

Difficile de trop se prononcer sur Joey Bada$$ aujourd’hui qui garde tout de même une très forte cote de popularité malgré une certaine inactivité. Il a dévoilé l’année dernière l’EP 3 titres « The Light Pack » qui n’a pas forcément marqué les esprits mais difficile de se baser sur un petit format. On a pu le voir en collaboration avec quelques artistes dont notamment Westside Gunn sur « Pray For Paris » ou encore Westside Boogie pour le single de ce dernier. Je suis très curieux de voir la direction que prendra l’ex ado prodige pour son prochain opus.

Un dernier mot tout de même pour les Flatbush Zombies qui ont offert l’année dernière l’EP « Now, More Than Ever » , un projet sympa qui n’a pas forcément non plus marqué les esprits. Néanmoins il faudra surveiller de près le groupe dans les mois à venir puisqu’ils vont proposer quelques nouveautés dont notamment un, très alléchant, album en collaboration avec l’anglais James Blake. Peut-être de quoi raviver au moins un instant la hype autour de la bande de Flatbush.

Que retenir au final de la Beast Coast, presque 10 ans après l’éclosion ? Avant tout, une bande de potes, très jeunes, qui aura su à sa manière donner un second souffle très plaisant au rap new-yorkais et probablement aussi l’envie à de jeunes générations de se replonger dans certains classiques old school. La discographie de la bande demeure très séduisante avec de gros highlights. Bien évidemment, on peut aussi émettre certains regrets quant à l’évolution des choses, on imaginait tous forcément un peu plus pour l’avenir des enfants de Flatbush mais le hip-hop se veut de moins en moins prévisible. Ils auront néanmoins brillamment marqué une décennie et surtout une génération à la recherche d’un mouvement auquel s’identifier, certains se sont orientés vers TDE, d’autres Odd Future ou encore le A$AP Mob, mais la Beast Coast aura également su combler un public entièrement dévoué. On ne demande qu’à être de nouveau surpris pour la suite…

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