MadeInUS épisode 7 : Drill Era by Chicago

Nouvelle année, nouvel épisode, mais toujours même série. Après avoir fait le tour des Etats-Unis dans les années 90 et début 2000, nous allons enfin aborder des styles plus récents, qui vous parleront sûrement plus. Vous l’aviez constaté, deux villes majeurs manquent à cette série, et par logique vous en devinez les styles qui l’accompagnent. Pour aujourd’hui, couvrez vous, direction le nord-est des US avec Chicago. Avec sûrement l’un des sous genre du hip hop ayant le plus marqué son temps, on parle évidement de la Drill. MadeInUs la mosaïque du rap Américain c’est maintenant.

I. Les origines de la Drill

Dans cet article, nous allons revenir sur le passage de la Drill à Chicago, nous n’allons pas tenter de vous donner son créateur, ni d’affirmer quelle ville est à l’origine de ce phénomène mondial. Mais plutôt de décrire la situation et l’environnement qui ont façonné la vision drill de la ville.

En effet, à Chicago, avant de parler de « Drill Music », on employait le terme « Dead Music », moins accrocheur et plus direct. Mais plutôt bien choisi, étant donné que l’environnement et les lyrics qui tournent autour de ce style reflètent bien son nom. Mort, fusillade, gang, homicide, territoire, sont les principaux sujets de la « Dead Music », à l’époque le terme Drill était un terme d’argot très répandu dans la ville. Dans le Welcome To Chiraq publié par Noisey sur YouTube, Young Chop (le Dr Dre de la drill Chicago pour grossir le nom) nous explique que le terme Drill était utilisé pour décrire n’importe quel objet, ou situation d’une manière lourde et agressive. Son exemple avec les chaussures est le plus simple : « man this sneakers too drill foreal ». Si vous n’êtes pas adepte de la Drill et manquez de connaissances sur le sujet, on vous invite à visionner la série de Noisey disponible sur leur chaîne Youtube (après notre article bien-sur). La série retrace les événements qui ont mis la Drill sur la carte du hip hop ainsi que ses acteurs.

Alors comment la « dead music » local de Chicago, est devenu la Drill, un des sous genre les plus connus du hip hop contemporain ? Des rencontres hasardeuses, un quotidien miséreux, et une jeunesse sans espoir sont sûrement les facteurs qui ont permis son développement. Mais son essor lui vient directement des réseaux sociaux.

On ne vous l’apprendra pas, mais la consommation musicale a drastiquement changé ces dernières années sur deux aspects : les canaux de distribution (Physique / Streaming), et la façon de se créer un buzz par un artiste. Pour expliquer le deuxième aspect, les articles précédents de notre série en sont le parfait exemple. Jusque là, les têtes d’affiches d’un mouvement suivaient un chemin classique pour se faire connaître à l’échelle nationale : représentation lors de blockparty, intérêt local puis régional via les radios, et avec l’aide de ses radios, l’intérêt devient national. Même si cette ligne conductrice est encore utilisé aujourd’hui, un autre processus est nettement plus rentable ces dernières années, le buzz via les réseaux sociaux. Et les premiers à l’avoir compris et bien utilisé furent les acteurs de la Drill à Chicago. Le domaine artistique jouit d’une vraie vitrine avec les réseaux. Il suffit de plusieurs apparitions avec des thématiques captivant les débats pour qu’un artiste ou une personnalité arrive à se faire une notoriété, bonne ou mauvaise. Dans les années 2010, Twitter s’installe et devient le nouveau réseau média tendance après Facebook, et d’un autre côté, YouTube devient beaucoup plus accessible d’utilisation pour les amateurs. Les jeunes artistes de l’époque vivent avec leur temps, et le schéma habituel n’est plus respecté. La Drill est le meilleur exemple de cette évolution de la consommation, avec des thématiques aussi sombre, l’audience ne pouvait venir de radios ou de médias classiques.

Afin de mieux comprendre ces propos, nous allons les imager. Nous sommes au début des années 2010, la ville de Chicago se fait peur, et bat chaque année son record d’homicide, qui par la même occasion est le plus haut des Etats Unis. Les quartiers West et South side de la ville sont considérés comme non lieux même pour le reste de ses habitants, les gangs sont toujours présents et accompagnent le quotidien de ses riverains. Guerres de territoire, affrontements, fusillades, décès de membre proches, voilà ce qui suit les jeunes de la ville, alors logiquement les artistes ne peuvent parler que de ce qui les entourent dans leurs musiques. Sans une envie de s’évader, quelques collectifs se créent, et certaines têtes se rencontrent, et évidemment entre même membre de gang. C’est le cas de Chief Keef, et les 3Hunna, composé de Lil Durk, Lil Reese, et Fredo Santana, ces quatre la étaient affiliés au BDS (Black Disciples), un des plus vieux gangs de Chicago.

Et c’est grâce à une rencontre sur facebook que le collectif s’est lancé dans la Drill. Young Chop et Chief Keef se rencontrent sur Facebook, Young Chop, c’est le grand producteur de la Drill Chicago, il produira toutes les grosses têtes et s’imposera comme la référence de la production du mouvement. Il commence dès ses 11 ans à produire des beats, il reste loin de la vie de rue et est paradoxalement l’un des seuls artistes du genre à n’être affilié à aucun gang.

Le collectif laisse de plus en plus la rue de côté et investit dans du matériel d’enregistrement. Publiant eux même leurs clips tout en les promouvant sur leurs comptes Twitter, le buzz commence à monter. Un des premiers titres connu est le morceau Bang de Chief Keef, le visuel est surchargé d’armes en tout genre et de visages fermés rendant une ambiance assez hostile. Plus les titres s’enchaînent, plus le buzz est important, les vidéos commencent à trop tourner et génèrent des polémiques sur le mode de vie de ses artistes et leurs lyrics. La consécration et la reconnaissance du sous genre vient avec le remix de Kanye West du track Don’t Like de Chief Keef, le morceau sera même présent sur la mixtape Cruel Summer du label Good Music. Ajouté à cela le contrat record signé par Sosa avec Interscope, la drill envoi un message fort au Hip Hop, c’est elle qui régnera sur l’audimat.

Et le buzz ne s’arrête pas la, le phénomène sera au cœur des débats avec l’affaire Lil Jojo, un jeune membre des Gangster Disciple, gang en rivalité avec celui des 3Hunna. Il lancera un beef contre Sosa et son équipe avec le morceau BDK (Back disciple Killer), tout en parodiant dans son clip le style de Keef dans I Don’t Like. La provocation ne s’arrête pas la, puisque Jojo publiera une vidéo quelques mois plus tard sur ses réseaux ou il suivra en voiture Lil Reese dans le territoire des BDS. Il finira abattu par balles quelques heures après la vidéo, avec l’enquête on apprendra que Jojo était suivi via ses tweets.

Le développement si rapide et puissant de la drill se traduit par l’essor des réseaux sociaux, devenant une vitrine de plus en plus attractive. Les jeunes artistes se prêtent au jeu, et sans vouloir s’en servir d’un point de vue marketing, l’image qu’ils reflètent sur ces plates-formes collent parfaitement a celle de leurs musiques. Le spectateur et la scène hip hop furent plongés dans un environnement authentique disponible à porté d’un smartphone, ce qui a rendu la Drill encore plus célèbre.

II. Les caractéristiques de la Drill

Facile à deviner, la drill tourne autour de la vie de rue. Les lyrics sont crus et sont concentrés sur le quotidien morbide des jeunes de Chicago. L’environnement est sombre et le rythme est orienté trap.

Pour revenir à ses lyrics, les sujets tournent souvent en rond, et bien que la redondance peut être lassante, le contenu drill ne cesse de se développer et d’attirer de nouveaux auditeurs. Les paroles se ressemblent car les jeunes n’ont malheureusement rien de mieux à raconter, elles se concentrent sur des thèmes réalistes et violents. Mélangé avec une influence mélodique autotuné de Lil Wayne ou encore Soulja Boy, la drill puise aussi une grande inspiration dans les débuts de la trap d’Atlanta. Les rythmes et l’aisance à raconter des histoires crues est directement tirées des sons de Gucci Mane et Waka Flocka Flame.

Les instrumentales elles, sont cependant un peu plus lentes que les beats trap. Au tout début, les beats tournaient aux alentours de 60 – 70 BPM, puis certains producteurs, afin de proposer un contenu différent ont doublé le BPM, passant à 130. Additionnez une grosse basse 808 et des mélodies jouées au piano, et voilà la base des instrus drill. Mais ce n’est pas ce qui fait la caractéristique d’un son drill. Les textes proposé peuvent être assez pauvres en termes de techniques de rap, les métaphores et figures de style ne sont pas aux rendez-vous et les artistes en sont conscient. Ils usent d’un flow simple et répété, rendant le texte anxiogène avec une mélodie répétitive, ce qui emmène l’auditeur dans un climat sombre, recherché par les rappeurs. Comme si l’artiste vous invitait à découvrir avec lui la misère de sa ville sous une atmosphère de danger avec des prestations vocales impassibles.

Pour accompagner ce climat chaleureux, les producteurs n’hésitent pas à incorporer à leurs instrumentales des bruits de balle, ou même des rechargements de glock. Sans recul, on pourrait comparer cette univers à l’univers gangsta Rap californien des années 90, mais le message est différent. Dans une démarche consciente le gangsta rap était une manière de dénoncer le train de vie auquel devait s’abandonner la jeunesse californienne, or la drill de Chicago en fait juste un constat, elle ne le dénonce pas mais s’en nourrit pour dévoiler la réalité à son audimat. Et attention, comme le rappelle Peeda Pan (manager de Chief Keef à l’époque de Glory Boyz), en aucun cas les jeunes de la ville ne glorifient cet aspect de leur vie. Ils sont uniquement spectateur, comme des produits engendrés par le terreau de violence qu’est Chicago, ils veulent mettre des mots sur ce qu’ils voient et faire entendre à leurs voisins leurs conditions de vie.

Peeda Pan et Chief Keef

La drill n’est pas une poésie, les sons sont réalisés de sorte à passer en club, et les lyrics eux sont adresser aux bandes ennemis. La plus grosse caractéristique du mouvement est son authenticité. Le phénomène s’est propagé sur le réseaux, avec des promos fait maison. De nombreux rappeurs sont arrivés dans le game américain avec des lyrics similaires, certains ont même été critiqué pour trop en faire, mais la drill n’a jamais connu ses critiques, c’est même une de ses forces principales. Aucune parole n’est fausse, et pour que l’auditeur s’en rende compte, les clips et représailles sur réseaux sociaux en étaient des parfaits témoins. Selon ses acteurs, c’est ce qui a permis à la drill de s’imposer aussi facilement. Une authenticité qu’ils n’ont même pas voulu construire mais qui s’est dessiné au fil du temps, rien n’était fabriqué. Avec un public complètement étranger à ce style de vie, le concept ne pouvait qu’être adhéré, une nouveauté que personne n’avait encore vue et dont personne ne doutait. Comme par exemple avec les clips, souvent tourné dans des maisons ou appartements. Le décor est toujours le même, un espace clos et de nombreuses personnes en possession d’armes à feu. Mais ce concept n’est pas un choix, les jeunes artistes ont souvent des problèmes avec la justice et ils sont assignés à résidence. Tourner des clips dans leurs salons n’est pas voulu, mais ils ne peuvent pas le tourner dans la rue ou ailleurs. Tous ces éléments ont contribué à rendre la drill crédible, et authentique aux yeux de ses auditeurs. Dans son interview pour Noisey, Young Chop en arrivait même à déduire que le « délire » de la drill était malheureusement trop sérieux, « too real » pour lui.

Les caractéristiques de la drill sont donc un mélange de facteurs sociales propre à la ville de Chicago, comme si la drill ne pouvait naître que dans cet environnement, et comme la plus part des têtes de la ville le disent : « on peut dire que beaucoup d’endroits ressemblent à Chicago, mais il n’y a qu’un seul Chiraq ». L’auditeur s’y retrouve, car même si le décor est lugubre, les acteurs présents y sont excitants et donnent envie d’en voir plus.

III Les influences de la Drill

Comme à son habitude, nous concluons notre épisode sur la partie influence. Pour la drill cette partie va être assez courte, car nous ne vous apprendrons rien. En 2020 la drill est un succès planétaire, celle-ci a dépassé ses frontières et s’est exporté sur la quasi totalité des continents.

Et bien avant 2020, il était déjà facile de parier sur le succès du mouvement, un remix made in Kanye West n’est jamais anodin, et pour que des gamins de 16 – 18 ans signent des contrats a plusieurs millions de dollars avec les majors du pays, il était prévisible que l’impact soit aussi important.

La génération Chief Keef ne s’est pas installé d’un point de vue commercial sur le temps, cependant une chose est sur, personne ne remettra en cause sa street crédibilité. Les membres des 3 Hunna ont eu des trajectoires différentes et la carrière de Lil Durk en est le meilleur exemple. Anciennement banni de représentation dans sa ville, le MC est aujourd’hui une des fiertés de Chicago, l’évolution de sa carrière est sûrement l’une des plus qualitatives ces dernières années.

L’influence du mouvement ne se fait pas via une domination commerciale dans les charts. Mais plutôt par une propagation du mouvement dans d’autres villes. En effet, la violence et la réalité de Chicago est aussi présente dans d’autres villes du globe, et la façon de « driller » s’est propagé dans les jeunesses ayant baignées dans cet environnement.

Alors oui, le taux d’homicide n’est pas aussi élevé qu’à Chicago, mais de Londres à Bruxelles, en passant par Brooklyn, chacun veut raconter l’histoire de sa ville et de ses violences. On parle ici d’une musique qui a pour but de dénoncer son quotidien, rappeler aux autres que l’environnement est instable, et qu’il le restera.

Le mouvement est devenu si énorme, que même des artistes mainstream n’ayant rien à voir avec la drill s’essaye au style, comme on a pu le voir en France avec certains de nos artistes.. Et c’est la toute la force du sous genre, on ne se mouille pas pour rien, et c’est en pesant nos mots que l’on peut affirmer que la drill est le mouvement le plus influent du hip hop depuis 2010.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s