MadeInUs épisode 6 : Bounce Nola Bounce

On approche de la fin d’année et par la même occasion de la fin de notre tournée Hip – Hop américaine. On entre dans notre dernière ligne droite et ses trois derniers sujets. Gardons l’accoutrement Floridien, puisque nous restons dans le golfe du Mexique, mais plus à l’est. Direction la Louisianne avec la Big Easy, la Nouvelle-Orléans, à la découverte de la Bounce Music. Style incontournable du Hip Hop et influence mondiale. MadeInUs la mosaïque du rap Américain, c’est maintenant.

I. Aparté : un mélange culturel historique

La Nouvelle-Orléans, appelé souvent NOLA ou Big Easy, est sans conteste dans le TOP des villes culturelles Américaines, par son passé historique, ses transits et ses flux migratoires. Pour une meilleure compréhension du contexte social actuel, un retour historique est nécessaire.

Terre d’accueil pour les européens vers la fin du 17ème siècle, les premiers colons sont français et développent la région autour de l’esclavage. Avec de nombreux terrains à cultiver, une grande main d’œuvre est nécessaire. L’état sera disputé entre Allemands, Britanniques, Français et Espagnols, qui amèneront avec eux leurs esclaves issus de colonies créoles, africaines et amérindiennes. Le territoire deviendra Espagnol au 18ème siècle, et des traités en tout genre se signeront entre les états colons européens frontaliers au profit des trafics d’esclavages et commerciaux vers les Antilles et Saint-Domingue. Avec la « première abolition de l’esclavage » en 1794 par l’état Français, une partie de la population migre vers la Louisianne. Maintenant plus nombreux, le territoire redevient une terre Française, mais sera finalement revendu par Napoléon Bonaparte aux Etats-Unis pour 10 millions de dollars. Nouvelle direction, nouvelle population, nouvelle immigration, et évidemment nouveaux esclaves. Entre européens, amérindiens, « américains », créoles, haïtiens, cubains, et africains, l’état a connu de par sa position géographique et son histoire, un des plus grands flux d’immigrations et d’esclaves de l’histoire du pays. Avant même de parler de ségrégation, la Louisianne en elle même était déjà assez jonché de conflits raciales et territoriales. Cette petite introduction avait pour but de vous rappelez ou vous faire connaître le mélange massif de cultures et de populations sur cette terre, la ségrégation ne sera pas abordé puisque le sujet est assez connu de tous avec ses conséquences.

Toile représentant le port de NOLA avec ses trafics d’esclaves et ses échanges commerciaux

II. Les origines de la Bounce music

Avant le Hip-Hop, la Louisianne est surtout une terre de Jazz. Bercé par les sonorités héritées des ancêtres esclaves, la musique s’est infusé dans l’ADN de la ville, dans l’histoire de sa culture et dans la façon de penser de sa population. À Nola, les musiciens sont partout, et la musique présente dans toute la ville. Que ce soit les « Brass Band » (nom commun des groupes Jazz de l’époque) dans les clubs, les groupes locaux aux coins de rue, ou les fanfares dans les manifestations, la musique est jouée par toutes les générations de la ville. La Big Easy est un réseau entier de musique, Trombone Shorty et le Dirty Dozen Brass Band expliquait dans un reportage pour Samuel Petit en 2007 (lien du documentaire plus bas) que la musique était le centre d’intérêt de la ville. Chaque quartier a sa spécialité, on peut trouver des guitaristes dans un coin de la ville, dans un autres des batteurs, et la liste peut continuer sur quasiment tous les arrondissements. En plus de cela, de nombreux artistes de cette époque étaient connu localement, ou même à l’échelle nationale. De ce fait la culture a toujours été entretenu et chacun pouvait apprendre au coin de sa rue.

Trombone Shorty à gauche, et le Dirty Dozen Brass Band à droite, sont des figures et musiciens street jazz incontournable de la ville et réputé mondialement.

Le style abordé aujourd’hui est le Bounce Rap, ou Bounce Music, qui connaîtra son succès dans les années 90 et 2000 à l’échelle nationale et mondiale. La Bounce est issu des quartiers de la ville, appelé à l’époque « Housing Project », soit l’équivalent des logements sociaux en France. Ils sont composés d’une population typiquement local, un métissage façon Nola, avec un passé musical et culturel unique en son genre. Le résultat ne pouvait être qu’aussi rythmé que la Bounce, et pour accompagner la ville dîtes celle aux « milles danses », rien n’était plus parfait pour son développement. Celui-ci est né dans les blockparty de quartier, toujours à la façon de l’état d’origine. En Louisianne, à l’époque c’était plutôt des Brass Bands entier, avec batteurs, chanteurs, guitaristes, trompettistes et autres artistes qui s’occupaient de l’ambiance. Puis dans les années 80, les DJ se sont implantés et ont remplacé les musiciens laissant place aux premières représentations de Bounce.

Difficile de citer une tête d’affiche du mouvement, ou même un précurseur tant la scène locale est immense, on ne préfère pas s’y mouiller. Néanmoins DJ Mannie Fresh et MC Gregory D sont les premiers à sortir d’un buzz local en 1989 avec D Rules the Nation. Cependant la bounce n’est pas au rendez-vous sur l’album et les tracks affichent plus un hip hop influencé de la côte est, mais le projet permet aux médias locaux et nationaux de s’intéresser de plus près à la scène Nola. Et c’est à partir de 91, avec l’essor des raps musicaux comme la G-Funk et la Miami Bass que la Bounce Music s’implante dans le marché américain. Des artistes comme MC Heavy et son Gangsta Walk, Black Menace et leur titre Going Off, ou encore Juvenile avec son Bounce for the Juvenile envahissent les charts et les auditeurs.

A partir de 92 la scène est très prise au sérieux par ses concurrents, les hits Bounce Baby Bounce de Everlasting Hitman et Bounce Slide Ride de Lil Slim cartonnent en radio et en club. La production digitale des artistes est de plus en plus importante et amène la ville à développer sa propre force via des labels made in Nola.

Les trois principaux, Cash Money, No Limit, et Take Fo’ se partagent les artistes de la ville les plus prisés de l’industrie : Dj Jubilee, Soulja Slim, Juvenile, Master P, Mystikal, et par la suite le légendaire Lil Wayne, sa carrière ne sera pas abordé dans notre article étant donné que l’artiste n’a pas vraiment suivi le courant Bounce. L’esprit festif et les engouements rythmiques séduisent les labels nationaux, concluant des accords avec les labels de Nola pour des collaborations avec des artistes incontournables de l’époque. Le point culminant du style se fait vers la fin des années 90 et le début des années 2000, la Bounce est un des leadeurs du marchés et la Big Easy refait parler d’elle après le succès de son Street Jazz.

Dj Jubilee en haut à gauche, Soulja Slim en bas, et Juvenile à droite.

III. Les caractéristiques de la Bounce

La Bounce d’un point de vue musical c’est un rythme basé sur le « Triggerman beat » détourné du son Drag Rap des Show Boys. Attention, dans le domaine le son a été samplé plus de 130 fois, il a réellement donné au rap une base encore utilisé à l’heure actuelle. Accompagné d’une ligne de basse typique et de sonorités funk de la Nouvelle-Orléans, c’est une combinaison de traditions musicales locales s’inscrivant dans le mouvement Hip Hop. Entre influence et concurrence, les styles Bounce, G-Funk, Miami Bass, ou encore Crunk se répondent directement puisque leurs bases est assez similaire.

Issu du vocabulaire jazz, « Bounce », décrit un tempo vif et dansant. Et dans les années 90, lorsqu’il est utilisé pour nommer le style, le mot reflète la même signification, une incitation à la danse avec des lyrics plus crus. La popularisation du « twerk » que nous connaissons tous actuellement est issu de ce mouvement musical, puisque les termes bounces et les rythmiques effrénées du genre appelaient directement au twerk. C’est une musique qui donne envie de bouger à son auditeur, elle sert à faire danser, à faire retranscrire avec le corps ce que l’oreille entend.

Dj Jubilee était un de ces acteurs ayant œuvré à l’interprétation du style dans ce sens. Originaire de St Thomas, le DJ était un des grands noms figurant dans les blocksparty de Nola. Et même après son émancipation et ses passages dans les autres clubs du pays, le DJ n’hésitait pas à entonner des « Stick your booty out », « Do the sissy walk », « Shake it like a dog » ou même « Penni’s poppin » sur ces musiques ou lors de ses mix en boîte. Que ce soit en club ou même sur ses sons officielles, le DJ revendiquait le côté dansant sensuelle de la Bounce.

MC Tucker T a lui aussi été un des acteurs caractérisant le style avec des codes, par ses apports sur le mouvement. Les refrains chantés et les samples utilisés en fond seront une de ces contributions qui sont à l’heure actuelle des critères de ce mouvement.

MC Tucker T à gauche et DJ IRV à droite

On pourrait dire que ce style est très similaire à la Miami Bass abordé dans l’épisode précédent. Mais ses sonorités n’ont pas eu le même impact, la Bounce a influencé directement de très grands artistes et des futurs variantes du rap.

IV. Les influences de la Bounce

Pour l’influence de la Bounce, il faudra diviser le sujet en deux parties : l’influence locale sur la génération suivante et celle sur la scène nationale.

D’un point de vue nationale, l’impact est énorme. Il peut s’expliquer d’abord par la délocalisation des labels principaux de Nola dans les autres villes du pays, suite au passage de l’ouragan Katrina en 2005. Mais aussi par sa sonorité unique et révolutionnant le milieu festif des boites de nuits. Des artistes originaires d’Atlanta et de la scène Crunk comme Lil Jon et Ying Yang Twist utilisent souvent des chants bounce pour leurs sons. Like a pimp de David Banner, et Get me bodied de Beyonce sont aussi issu de cette inspiration bounce. Le style peut être réutilisé comme le single Lemon du groupe Nerd récemment, mais aussi par la Three 6 Mafia sur leurs mixtapes mixé par Dj Paul à l’époque.

Mais d’un point de vue local, le bilan est assez contrasté. Comme dit plus haut, l’ouragan Katrina a forcé l’exode des labels, producteurs, musiciens, DJ et rappeurs de leurs villes. Laissant la nouvelle génération seule, sans tête pour assurer l’avenir culturel de la Big Easy. Ce qui a permit à la ville de se reconstruire, c’est l’ADN musical qu’elle porte, le style Bounce a joué un rôle dans la reconstruction de son identité musicale. Des artistes mainstream de l’époque comme Curen$y, ou Gudda Gudda, ont réussi à réorienter les projecteurs de l’industrie sur leur ville endeuillée mais l’effort n’est pas suivi et l’exode artistique de la ville s’approche de plus en plus.

Depuis l’arrivée de Katrina, la Nouvelle-Orléans est en déclin constant, la ville possède le taux de meurtre le plus élevé des Etats-Unis après Détroit. L’ouragan a eu des conséquences terribles, certains quartiers sont vides et une partie de la population a déménagé dans les villes voisines. Dans le documentaire de Samuel Petit cité plus haut, l’auteur partait à la rencontre de Jesse James, membre du label « Nuthin Fire Family ». Lors de cet entretien, le membre de la NFF expliquait que la scène Nola était toujours aussi talentueuse, le talent inné des artistes de la Big Easy était toujours d’actualité. Forte de sa culture, l’ADN musical est toujours présent dans sa population. Le problème dit il, est surtout issu de la nouvelle jeunnese de Nola. Les jeunes rappeurs ou producteurs n’ont aucune confiance au monde extérieur. L’ouragan leur a tout pris, et leurs idoles ont fui la ville, ils se sont forgés seuls et veulent rester seuls. Ces jeunes artistes refusent même d’entendre parler de l’industrie musicale, leur train de vie dans leurs ghettos les satisfait. Ils préfèrent garder leurs talents pour des freestyles entres eux ou pour leurs soirées locales. Jesse James avance même que des artistes aussi talentueux que Lil Wayne jonchent les rues de la ville, mais Weezy était un idéal de travail Nola, ce qui selon eux est le plus gros manque de la nouvelle génération. Malgré le talent et la richesse de la scène, la ville a connu un passage à vide.

Mais le flambeau a bien été repris, même si la nouvelle génération est encore assez timide, une autre génération elle n’a pas eu froid aux yeux, et est même devenu une success story très connu aux Etats-Unis. La Bounce music a été remplacé par la Sissy Bounce, la musique est la même, les mêmes codes et les mêmes caractéristiques. La différence ? La scène est représenté par la communauté LGBT de la ville. Nola ayant connu un mixte ethnique incomparable aux autres villes américaines, a par la même occasion bénéficié d’une histoire lourde de passé laissant place à une ouverture d’esprit sans précédent. Toujours dans le reportage de Samuel Petit, Rusty Lazer, producteur de Sissy Bounce mettait en avant cette ouverture d’esprit. Qui selon lui ne peut être rencontré qu’en Nouvelle-Orléans et qui est même opposé à la culture américaine.

La Bounce music ne vend plus à l’heure actuelle, mais la Sissy Bounce elle, a explosé deux ans après le passage de l’ouragan. Des artistes comme Katey Red ou Nicky Da B cumulent des centaines de milliers d’écoutes sur Youtube. Et en millions pour certains titres, collaborant même avec des DJ mondiaux comme Diplo, mêlant sonorité techno et bounce hisorique.

La ville tend à se reconstruire mais en 2020, il est difficile de dégager une identité musicale unique et majoritaire. Chaque style se développe et la Big Easy renaîtra bientôt de ces cendres. Depuis le début des années 2010 la ville renoue avec ses origines jazz et se mélange même avec la Bounce. Des programmes éducatifs sont mis en place autour de la musique comme le Roots Of Music créé par d’anciens membres de groupes légendaires de la ville. Ce qui est sur, c’est que bientôt nous entendrons parler de nouveaux de la scène Nola, un tel berceau culturel ne reste jamais discret autant de temps.

Si vous êtes intrigué par les artistes de la Big Easy, on vous invite à consulter notre thread disponible sur notre compte twitter qui énumère tous les grands noms de la scène, tout style confondu !

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