MadeInUs épisode 5 : la Miami Bass, le rap façon Miami

Après une petite pause, notre série reprends, et nous nous attaquons à un état, qui est sûrement l’un des plus réputés des Etats-Unis, ressortez vos chemises et casquettes, et direction la Floride avec Miami, l’ambiance y est chaude et plutôt festive.. MadeInUs la mosaïque du rap américain, c’est maintenant !

I. Les origines de la Miami Bass

C’est dans un contexte un peu maussade que nous introduisons Miami dans cette série, en effet, la principale ville de Floride n’est pas aussi séduisante sur le plan social que son côté touristique. L’état sudiste des Etats-Unis a toujours été une terre d’immigration, bien que sur le plan économique les bilans soient satisfaisants, la population elle à majorité d’Amérique du sud et afro-américaine se voit regroupée dans les quartiers du sud comme Carol city ou Liberty city. Des loyers raisonnables viennent faciliter l’arrivée de nouvelles populations et donneront naissance à de nombreuses communautés qui participeront au développement culturel de Miami. Néanmoins ces habitations bons marchés sont très souvent insalubres, avec pour cause une isolation quasi-inexistante et des terrains abîmés n’étant pas propice à la construction immobilière, les habitants payent le prix fort avec un climat très capricieux et dangereux. C’est sans vous l’apprendre que la Floride est l’état le plus touché aux Etats-Unis par les cyclones. Depuis leurs recensements, on en dénombre pas moins de 500, sans compter le climat tropical quotidien, ajoutant une chaleur humide aux conditions de leurs logements. En conséquence, les flux migratoires sont importants, selon une étude, seulement un tiers de l’état est né sur le sol de la Floride, une partie de la population est laissée pour compte et stigmatisée. Entre la crainte d’un climat apeurant et une stigmatisation de l’ordre publique local, l’environnement social de la ville n’est pas vraiment stable.

Et c’est pourtant dans dans ce contexte attristant que naîtra un des styles les plus chauds et festifs du hip hop américain. Un style ne pouvant naître que dans l’environnement Floridien, entre immigration cubaine, dominicaine, latine, afro-américaine et jamaïcaine : la Miami Bass. Comme nous l’a démontré notre premier épisode sur la création du Hip Hop à New York, une ville berceau d’immigration apporte généralement une dimension culturelle à son patrimoine. Pour comprendre la création de la Miami Bass, il nous faut retourner dans les habitations bons marchés du sud de la ville, les Boroughs, au début des années 80. A cette époque, un certain Luther Campbell se sent délaissé, selon lui rien n’est fait pour le développement et les loisirs des jeunes, il s’inspirera donc des célèbres blocks party New-Yorkais pour en créer sa version façon Miami. L’ambiance et le décor sont bien évidemment beaucoup plus chauds qu’ailleurs, et les palmiers ainsi que le soleil rasant contribuent au succès de ces soirées de quartiers, animées par notre jeune Luther qui se fera renommer Uncle Luke derrière ses platines.

Luther Campbell alias Uncle Luke

Les soirées d’Uncle Luke prennent de plus en plus d’ampleur, et les jardins des pavillons ne suffisent plus, les fêtes sont délocalisées à l’African Square Park, les DJ obtiennent reconnaissances et répondront même sous le pseudonyme de « Ghetto style DJ’s », un cercle talentueux de DJ venant mixer à ces soirées non officielles. Mais vous vous doutez bien que de tel « party » non officiel arriveront vite aux oreilles des autorités locales. Et c’est le soir du 12 Mars 1983 qu’un incident se produit, les fédéraux arrivent sur les lieux pour stopper la soirée en prétextant une consommation abusive d’alcool et un dépassement d’horaire lui aussi abusif. La tension monte et les forces de l’ordre ainsi que les participants de la blockparty déclenchent une violente émeute. Cet épisode marquera Uncle Luke, et il décidera par la suite de développer ses soirées clandestines en soirées renommées dans des clubs de nuit. Il ouvrira la célèbre discothèque Pac Jam Teen Disco, qui sera le lieu de rendez-vous des jeunes de Miami, ambiance et musique unique, la boite fait un vrai carton, et elle est l’une des figures qui contribuera à la commercialisation de la Miami Bass.

Accompagné d’un lieu de rassemblement pour promouvoir le nouveau style musical, les radios de la région portent leur intérêt pour le mouvement et participent grandement à l’essor du nouveau registre Hip Hop. Uncle Luke rebaptisé à cette époque Luke Skylwalker ainsi qu’une bonne partie de la bande des Ghetto Style DJ’s sont régulièrement invités à mixer en direct sur ces radios, l’engouement se fait ressentir et l’intérêt des radios locales se transmet vite dans les autres états, poussant la curiosité du mouvement à l’échelle nationale. Miami suscitant l’attention de la scène nationale est une des premières villes à mettre en avant la Dirty South des états du sud, essayant de concurrencer directement les styles East et West coast.

Blowfly Rap : premier morceau de Miami Bass à entrer au billboard

II. Les caractéristiques de la Miami Bass

Pour décrire la Miami bass au premier degrés, donner son surnom vous donnera déjà sûrement une première image assez représentative : la booty bass. D’un point de vue musical, l’écoute se fait avec des basses très prononcées sur un rythme électro – funk inspiré de la Roland TR-808 (instrument de musique électronique de type boite à rythme). Agrémenter de cymbales sifflantes, et de scratch assez similaire au hip hop old school New-yorkais, nous avons notre première base de la booty bass. En complément, l’apport culturel de l’immigration jamaïcaine se fait ressentir dans l’utilisation des basses de la Miami Bass, celles-ci sont empruntées du reggae afin d’ajouter une ambiance « groovy » aux morceaux, cet effet est ressenti avec cette basse reggae qui est utilisée dans un tempo plus rapide entre 100 et 140 bpm. Le cocktail donne un son avec un rythme endiablé pouvant faire remuer des salles entières, et faisant écho à son surnom la booty bass, bien qu’un autre élément justifie aussi ce surnom.

Instrument Roland TR-808

Avec une sonorité chaude et humide à l’image de sa ville, la Miami Bass appui le côté festif de sa musique avec des lyrics axés sur une thématique sexuelle très explicite. Il était assez logique qu’avec un son pareil, les rappeurs n’allaient pas aborder des sujets de société, mais lier une atmosphère musicale dansante et transpirante à des lyrics sexuels était vu comme une provocation à l’époque. Ces textes provocateurs feront d’ailleurs naître un débat national historique aux Etats-Unis puisqu’il portera directement sur la liberté d’expression avec le célèbre groupe 2 Live Crew.

2 Live Crew

Les 2 Live Crew, sont un groupe originaire de Miami, ils sont la référence dans la Miami Bass. Composé de Mr Mixx, Brother Marquis et Fresh Ice Kid, le groupe a conquis les radios et les charts dans les années 80. Repéré par notre cher Uncle Luke, ils signeront sur son label « Luke Skywalker Records », qui deviendra leur manager et participera aussi sur les projets. En 1986, ils sortent leur premier album 2 live crew is what we are avec le classique tube Throw the D qui lancera déjà une première polémique avec ces paroles explicites et sera qualifié comme « hymne du sexe » par le parti opposé à ces lyrics. Mais le groupe ne s’arrête pas la et pousse la polémique un peu plus loin avec leur deuxième album As nasty as they wanna be et le titre Me so Horny samplant la voix féminine de Full Metal Jacket pour son refrain.

Me So Horny – 2 Live Crew

La polémique sera si importante qu’elle engendrera des batailles juridiques avec le crew et des revendeurs d’albums. Le groupe joue sur ces polémiques notamment avec ses pochettes affichant fièrement des postérieurs made in Miami. Populaire auprès des jeunes, les disques arrivent dans les mains d’enfant issu des classes moyennes blanches américaines, et le message envoyé par ces rappeurs ne passent pas. Une association sera même créée pour supprimer la mise en rayon du disque, le sujet prend tellement d’importance dans la société que l’état en viendra même à bannir le morceau en concert et en radio, certains disquaires sont aussi arrêtés pour avoir vendu les disques du groupe. Entre petits passages en prison et procès judiciaire le conflit prend une nouvelle ampleur, passant d’un débat sur la diffusion de lyrics pour tout publique au respect fondamental de la liberté d’expression. Le disque As nasty as they wanna be est une figure emblématique dans cette guerre de liberté de parole, il est l’un des éléments majeurs de la création de la vignette « Parental advisory Explicit Lyrics » sur les pochettes de disques. Le groupe et les disquaires sortiront donc gagnants de cette épopée judiciaire et feront un nouveau pas dans l’histoire de la contestation du Hip Hop.

Avec cet événement le courant musical gagnera en importance et donnera l’opportunité à Miami de briller, et de diffuser sa culture dans tout le pays. C’est par ses caractéristiques osées et uniques que la ville a su faire parler d’elle, d’une manière qu’aucune autre n’avait encore réalisé, et c’est par son histoire unique que le courant a su faire sa place dans l’histoire du hip hop américain.

III. Les influences de la Miami Bass

Le 2 Live Crew a joué un rôle important dans l’essor de la Dirty South, mettant la scène de Miami actrice du développement des prochaines générations. De nombreux artistes originaires du sud des Etats-Unis profiteront de l’ouverture laissé par le groupe et surferont sur le succès de la booty bass comme les 69 Boyz avec Tootsee Roll ou encore 95 South et son Whoot there it is. Le flambeau est même repris début des années 2000 avec Trick Daddy et Trina qui conserve ce rythme groovy. Et bien que le grand Rick Ross ne suive pas une trajectoire musicale similaire à ses prédécesseurs de la Miami Bass, il était obligé de mentionner son nom dans cet article, le MC légendaire de la ville ne conserve pas l’héritage de la booty bass mais mettra Miami sur la carte rap avec ses moyens, nous vous invitons à lire notre article sur le personnage, disponible sur le site.

Et pourtant, après toutes ces blockparty et ses tubes dansants et explicites, la jeunesse Floridienne de nos jours n’a conservé quasiment aucun code du style musical, comme si nul héritage n’avait été laissé. Aujourd’hui l‘émo-rap est un des styles les plus présents dans la ville, plutôt que son héritage musical, la jeune génération s’est inspirée de son environnement, et s’est vu façonner par les conséquences d’un monde de violence dans lequel ils ont grandi. L’angoisse et la peur des habitants de l’état se font ressentir dans leurs musiques, la drum festive de la 808 servant de groov aux acteurs de la Miami Bass sert maintenant à dramatiser les sonorités pour des lyrics plus macabres que sexuels. Les dépressions de XXXTentacion et les histoires de procès de Kodak Black en sont les parfaits témoins, ainsi que l’univers proposé par le Raider Klan. L’image soignée et luxueuse des rappeurs de Miami est remplacée par des décors grisonnants et des jeunes sans expression, s’implantant des grillz en or intégral sur leurs gencives.

Le Raider Klan est le groupe le plus représentatif de cette évolution, en opposition avec les groupes de l’époque Miami Bass, ils débitent au micro le patrimoine de leur ville sous un format totalement différent que celui proposé par leurs aînées. Une ambiance très sombre et des textes subliminaux liant rîtes peu recommandés et ventes de drogues en tout genre. A l’heure actuelle le groupe n’existe plus et ses membres n’ont pas tous eu une grande carrière solo, le plus connu est évidemment Denzel Curry qui représente fièrement sa ville. Son album ZUU sorti en 2019 laisse entrevoir un avenir plus coloré que les dernières années pour Miami et affiche des sonorités oubliées de la Miami Bass.

Même si le style musical n’a pas traversé les époques, certaines de ses caractéristiques elles, si. Les connotations sexuelles et dansantes des chansons de la Miami Bass sont à l’image de certaines connotations retrouvés dans les morceaux de clubs actuels. Et l’utilisation de la basse 808 est toujours retravaillé au fil des années, encore de nos jours elle est d’actualité avec la trap.

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