MadeInUS Episode 4 : Midwest Rap by Detroit

Après une bonne dose de soleil et de danse, Gather vous emmène dans une ville un peu plus sombre.. Avec une vision différente du rap, plus cru, plus déjanté, et plus travaillé lyricalement parlant. Mais aussi avec une histoire très riche et un patrimoine colossal pour la culture américaine, nous nous rendons bien sûr dans le Michigan, à Detroit, communément appelé la Motor City sous ses heures de gloires. On avait oublié de le préciser mais pour cet épisode laissez tomber les chemises californiennes, couvrez vous et n’emportez rien de valeur, on se donne rendez-vous au Hip Hop Shop de Detroit. MadeInUS la mosaïque du rap américain, c’est maintenant.

Les origines du Midwest rap by Detroit

Au commencement, le midwest rap est un sous genre du hip hop originaire des régions « midwest » des Etats-Unis (Michigan, Illinois, Minnesota, Missouri..). Ce style a été popularisé dans le milieu des années 90 par le biais de rappeurs avec un flow très rapide et incisif : Bone Thugs N Harmony, Eminem, Twista ou encore Tech N9ne. Ces artistes sont les premiers à introniser le style, qui rentrera directement en concurrence avec les styles de rap East et West coast.

Plus que n’importe quelle ville de ces états, Detroit a mis le midwest rap dans les charts et dans les oreilles des auditeurs. La scène comporte un bon nombres d’artistes important considérés comme classique dans leur milieu, comme Eminem, Royce da 59, Trick-Trick, Obie Trice, ou encore J Dilla.

Ancienne ville modèle des Etats-Unis sur tout point de vue, Detroit est passé par de nombreuses crises sociales et économiques ayant façonnées son environnement et sa façon de penser, et par la même occasion son univers musical. Pourtant la ville était promis à un grand avenir avec son secteur automobile et son légendaire label musical Motown. Malheureusement le secteur n’a fait que décliner et en 60 ans la plupart des industries ont été délocalisé à l’étranger.

On peut rajouter à cela les grosses émeutes à caractère raciale de 1967 qui ont plongé la ville à feu et à sang. Lors de notre premier épisode sur New York, nous avions abordé la migration des afros-américains vers le nord du pays, fuyant la ségrégation. Bien qu’elle n’existait pas dans ces états, le racisme lui, était toujours présent. Ces émeutes sont nées des tensions entre les populations blanches et noires de la ville de Détroit (on vous invite à visionner l’excellent film de Kathryn Bigelow, nommé Detroit qui s’inspire de ces événements). La conséquence : le départ d’une majorité de la classe blanche de la ville, effet boule de neige, le centre ville fut délaissé, les entreprises abandonnées et l’économie avec. La conclusion : une chute drastique de la population, en 1950 Détroit comptait 1,85 millions d’habitants, alors qu’en 2014 la ville n’en recensait pas plus de 700 000.

Et pour couronner le tout, la migration du label Motown vers Los Angeles en 1971. En effet, véritable symbole de la ville, le label avait été fondé par Berry Gordy, la Motown était une référence pour la « Motor Town« . Considéré comme l’une des structures musicales les plus importantes de l’histoire, elle était synonyme de toute une époque, sa musique soul était au coeur des mouvements de droits civiques. Le départ du label a fait mal à toute une ville, le fondateur étant à l’origine ouvrier sur une chaine de montage de voitures Lincoln à Detroit, il était un symbole de réussite pour toute la population, le vivier principal d’artistes des débuts de la Motown était par ailleurs originaire de cette ville, c’était donc le départ d’une génération entière d’artistes qui laissait la ville dans une pauvreté absolu.

20 ans plus tard, la soul n’est plus, et Détroit s’ouvre au Hip Hop, l’économie est faible, voir quasi-inexistante, la ville est à l’agonie et elle présente un des taux les plus élevés de criminalité dans tout le pays. De ce fait les jeunes n’ont pas le choix et se tournent vers la musique dès leur plus jeune âge, des carnets remplis de rimes, ils expriment la misère ambiante de la ville accompagné de son lot de violences, leurs sentiments de délaissement et leurs états d’esprits revenchard qui les animent lors de battle de rap dans les clubs de la ville.

Les caractéristiques du Midwest Rap by Detroit

Il est assez compliqué de définir les caractéristiques du Midwest Rap, en effet, les sonorités et thématiques varient selon la ville de provenance du rappeur, il est donc difficile de retrouver des similitudes musicales entre les MC de ce style. Une caractéristique notable est le tempo utilisé dans les sons midwest, de base le BPM varie entre 90 et 120 pour les raps West et East coast, tandis que dans les régions midwest le BPM pouvait monté au-dessus et même atteindre jusqu’à 180. Les flows incisifs et rapides sont donc aussi une de leurs caractéristiques ainsi qu’une approche plus déjanté que le rap East Coast où on peut retrouver certaines ressemblances.

Vous l’aurez compris, nous ne verrons pas les caractéristiques d’un point de vue musical et instrumental sur cet épisode mais plutôt les caractéristiques propres à chaque rappeur de cette ville qui ont réussi à s’implanter comme leader ou acteur principale de leurs scènes mainstream ou underground.

Les premiers à attirer l’attention sur la ville seront Slum Village, avec leur album Fantastic vol 1 sorti en 1997. Entièrement produit par J Dilla, le producteur est un des artistes les plus emblématiques de la scène Hip-Hop, et selon certains bien plus important qu’Eminem pour la mise en valeur de la ville de Detroit. A l’époque l’artiste produisait déjà pour Common ou encore A Tribe Called Quest.

Il est une figure légendaire de cette scène, il révolutionnera à lui tout seul les méthodes de production et ira jusqu’à créer des sonorités uniques encore jamais utilisé dans le rap. S’inspirant de la scène électronique, il utilisera les mêmes boites à rythmes que ceux utilisées par la techno. Liant ces sonorités avec des samples de disco robotiques, il réussira à créer une musique mélodieuse avec cette association. Il est aussi à l’origine du groupe Slum village cité plus haut, fondé avec T3 (pas le même qui feat avec SahBabii évidemment) et Baatin puis rejoint plus tard par Elzhi. Pour clôturer son CV déjà doré, on ajoutera sa participation à l’éclosion du style Neo Soul, accompagné de Common, D’Angelo, The Roots ou encore Erykah Badu, ils forment le collectif « Soulquarians » entre 1999 et 2002. J Dilla décèdera en 2006, 3 jours après la sortie de son album Donuts, qui reste à notre heure un des albums les plus influents de la sphère Hip Hop, un recueil d’instrumentales laissant un héritage considérable pour la culture.

En terme d’influence, Eminem arrive sur les premiers plans. Pour lui, sa carrière commence dans le milieu des années 90, dans un temple du hip hop, ou bon nombres d’artistes de Détroit ont commencé leurs carrières dans l’underground, le Hip Hop Shop lieu culte ou rappeurs s’affrontent lors de clashs verbales bien relevés.

Battle d’Eminem au Hip Hop Shop

Eminem est un as, et excelle dans cette discipline, il arrive rapidement à se faire un nom en tant que battle rappeur et décide de profiter de son buzz pour balancer son premier album Infinite. Le succès n’est pas celui escompté et l’artiste s’attriste de ces résultats. Cependant il en ressort encore plus déterminé et travail sur la sortie de son prochain projet : The Slim Shady EP. Celui-ci sort en 1997 et ne manque pas de temps pour parvenir aux oreilles du grand Dr Dre, le producteur comprend très vite le talent du rappeur et s’empresse de le faire signer sur Aftermath. La signature se fera en 1999 avec la sortie de l’album The Slim Shady LP qui finira numéro 2 du Billboard lors de sa première semaine. Et c’est aussi le top départ d’un incroyable run pour Eminem, en effet l’artiste devient le rappeur ayant vendu le plus de disques dans le monde mais aussi l’artiste toutes catégories confondu ayant le plus vendu sur la décennie 2000 – 2010. L’impact de sa musique est sans précédent, et notamment sur la consommation du rap par tous types d’auditeurs, Eminem normalise et démocratise le rap dans toutes les classes sociales, c’est une grande victoire pour tous les artistes de la scène Hip Hop, qu’on le veuille ou non. Il est donc logique de le placer en tant que pionnier du mouvement midwest rap. En plus de sa carrière solo, il signe son ancien groupe D12 sur son label Shady Records directement géré par Aftermath.

Parmi ce groupe il est important de mentionner Proof, il est surtout connu pour être le meilleur ami d’Eminem, mais au-delà il était un des animateurs principales des soirées battle au Hip Hop Shop, et il était surtout à l’époque le plug de la ville et de la scène underground, mettant en relation tous les rappeurs de la scène locale, c’est évidemment lui qui a toujours poussé Eminem dans sa carrière. Il finira malheureusement assassiné dans un club sur la 8 Mile road à Detroit, laissant Eminem en dépression durant laquelle il frôlera la mort suite à une overdose.

Une belle aparté est aussi nécessaire sur le grand Royce da 5’9, originaire de cette même scène et présent tout au long de la carrière d’Eminem, il réussira à se faire un grand nom dans le milieu du Hip Hop. Fière d’une discographie qualitative à travers le temps, il travaillera même en duo avec Eminem sous le nom de « Bad Meets Evil » qui placera un projet à la première place du Billboard avec « Hell The Sequel » en 2011. Un petit beef entre lui, Eminem, et Dr Dre viendra gêner sa progression mais la qualité de ses projets a toujours été d’actualité.

Ces artistes mentionnés ont caractérisé le midwest rap de Detroit, via leurs influences, leurs connections, et leurs actions menées dans le paysage du Hip Hop américain. Mais il y a un autre petit avantage qui caractérise le talent de cette scène, l’histoire de leur ville, l’histoire sociale et l’héritage musical de la Motown, ayant servi de catalyseur et d’instrument d’intégration dans les années 60, elle sert d’inspiration et d’instrument d’acceptation dans les années 90 et 2000.

L’impact et l’influence du Midwest Rap by Detroit

De nos jours, Detroit n’est plus qu’une ville fantôme, le contexte social et économique est catastrophique, et il joue un impact sur toute la société de la ville et sur tous les domaines. La ville comptabilise 18 milliards de dettes, et 36% de la population vit sous le seuil de pauvreté, depuis 2013 la Motor City est déclaré en faillite.

L’impact du midwest rap à Detroit n’est donc pas musical, mais plutôt culturel, anciennement porté par le Rythm & Blues, la nouvelle génération est maintenant porté par le midwest rap et le Hip Hop, les rappeurs de l’ancienne génération de Detroit sont devenus une source d’inspiration pour la jeunesse. Elle puise donc son inspiration dans le passé compliqué de la ville, ainsi que dans son histoire musicale. L’avantage de Detroit, et de ces artistes est unique, car au fil des années une identité propre à la ville s’est crée, une atmosphère, un talent, et une façon de faire que l’on peut retrouver uniquement dans la Motor City. Et pour autant le succès n’est pas très souvent au rendez-vous côté Billboard, ce qui fait souffrir ces artistes d’un manque de visibilité, est le même qu’ils ont comme avantage : l’histoire de leur ville, qui a façonné une ambiance de crime omniprésent et de pauvreté, tenant loin d’eux l’attention des médias et de la population américaine.

Les nouveaux artistes de la ville finissent donc dans l’ombre du rap global, loin des ondes radios. Et n’ayant pas de moyens d’organiser de campagnes promotionnelles, ils n’arrivent pas à franchir le cap de star local. La plus part d’entres eux sont cantonnés au statut de rappeur underground. Leurs difficultés quotidiennes les rapprochent de leurs aînés qui sont passés par les mêmes désavantages de la scène Detroit, et c’est toute l’importance de l’impact et l’influence de cette ancienne génération. Une force de caractère, et une identité propre à eux formant un désir de créer plus que les autres pour atteindre le sommet. Au même titre que leurs aînés écrivant leurs rêves dans leurs cahiers rempli de rimes.

Pour comprendre cet état d’esprit, on relèvera deux extraits d’interviews assez intéressant de Supa Mcee, comédien originaire de Detroit jouant un freestyle contre Eminem dans le film 8 Mile :

« A detroit nous sommes boudés par l’industrie parce que nous n’avons pas les ressources suffisantes pour se faire connaîte plus largement. Nous nous sommes construit à partir de rien pour que l’industrie vienne nous chercher »

Et cette marginalisation qu’essaye de nous faire comprendre Supa Mcee, nous l’entendons, car la ville a mis le mot sur cet oubli de l’industrie vis à vis de la ville : « It’s Detroit vs everybody« , bien plus qu’un titre, cette phrase est l’affirmation même de l’état d’esprit renvanchard de toute une ville :

« Cette devise représente tellement pour nous. Elle existe car personne ne considère Detroit et notre musique à leurs justes valeurs. Detroit vs Everybody correspond si bien à notre état d’esprit à tous. Nous vivons pour ces mots parce que nous aimons notre ville et sa musique ».

Et de cet état d’esprit est né une nouvelle génération, composé par 4 têtes d’affiches : Big Sean, Tee Grizzley, Dej Loaf, et Danny Brown. En 2014 le message passé par le single « Detroit vs Everybody » sur l’album collaboratif Shady XV est clair, cantonné par les têtes d’affiches de la nouvelle génération, et de leurs aînés Royce da 5’9, Eminem ou encore Trick-Trick, ils sont déterminés et compte bien mettre Detroit en tête d’affiche du Hip Hop, une place légitime qui leur revient de droit et qu’ils ne céderont pas.

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