Nas – King’s Disease

Il n’existe pas de statut plus prestigieux dans le hip-hop que celui de rappeur légendaire. Qualifier un artiste d’une telle manière conduit inévitablement à lui prêter une importance primordiale dans cette culture. Un virtuose qui a su, à un moment donné, assoir son pouvoir sur le trône du rap, en en devenant ainsi le souverain. Couvert de gloire et de reconnaissance, le monarque se sent alors inoxydable, comme s’il pouvait résister éternellement au temps qui s’écoule en restant à jamais actuel, quels que soient les changements de paradigmes auxquels fait face ce genre musical. Or, il survient forcément cet instant tant redouté, le moment où le public l’ayant par le passé érigé en seigneur tout puissant le critique et remet en question la pertinence de la musique. La légende s’effrite donc, celui qu’on imaginait pouvoir dépasser l’obsolescence voit finalement sa couronne dûment gagnée remise en question : c’est la maladie du roi.

Nas lutte depuis des années contre ce syndrome dont il peine à se défaire. Dès la fin des années 90, celui que l’on considérait déjà après ses deux premiers albums comme l’un des meilleurs rappeurs ayant touché un micro a vu son règne vaciller. Il commença en effet à sortir des projets moins pertinents, parsemés de fautes de goût indignes de lui, qui ne parvenaient pas à rivaliser avec ce que les newcomers de l’époque proposaient. Au final, cette maladie du roi prématurée fut guérie grâce aux LP du début des années 2000 de Nasir qui firent oublier ces accidents de parcours. Néanmoins, le retour sur le trône fut de courte durée. Dès 2004 et la sortie de Street’s Disciple, le syndrome pointe à nouveau le bout de son nez, et ne cessera de se manifester jusqu’à 2020. Même si ce laps fut parcouru de quelques éclats de génie de la part du natif de Queensbridge (Life is Good, Distant Relatives), Nas se trouva, en dépit de ses efforts, relégué dans la catégorie de ces rappeurs emblématiques aujourd’hui datés. Plus les années passèrent et plus les parutions de ses créations étaient accompagnés d’un sentiment d’appréhension et de crainte d’avoir affaire à un projet désuet, symptôme majeur de la maladie des rois. C’est donc de manière assez ironique que Nas a annoncé un nouveau disque nommé King’s Disease avec Hit-Boy en guise d’executive producer. Ce titre lourd de sens témoigne de la grande ambition de l’oeuvre : conjurer définitivement le mauvais sort qui touche le new-yorkais depuis maintenant trop longtemps. Après de multiples écoutes, c’est avec plaisir que nous vous déclarons que cette mission a été accomplie : on ne pouvait pas rêver d’un meilleur album de Nas en 2020.

Par le passé, Nas a eu tendance à tomber dans un jeunisme forcé pour donner l’impression d’être moderne. Néanmoins, cette lacune semble enfin avoir été comblée avec King’s Disease, et ce en grande partie grâce au travail d’Hit-Boy. Il n’est jamais facile d’être producteur délégué d’un album, et encore moins quand il s’agit de Nas Escobar, dont les choix de beats sont souvent discutables. Or, l’executive producer a su avec ce projet ramener le QB King dans le droit chemin en lui offrant une panoplie de compositions qui lui conviennent à la perfection. Ces dernières ne font pas dans la tendance et évitent à Nas de livrer des performances rocambolesques sur des styles qui ne lui seraient pas adaptés comme la drill. En outre, elles ne sont pas empreintes de ce minimalisme boom rap qui rend certaines instruis old school difficilement supportables.

Cet habillage sonore permet à Nas de livrer des performances particulièrement intéressantes tout au long de l’album. Il revient avec nostalgie sur sa vie d’antan et tire le bilan de son immense carrière, mais surtout, il y exprime son malaise face à cette fameuse maladie du roi. Aucune de ses apparitions ne semble forcée comme ça pouvait être le cas sur NASIR. Au contraire, tout paraît si spontané et authentique que ses prestations ne peuvent que nous toucher.

Bien que nous ayons été rebutés par les invités de l’album lorsque la tracklist avait fuité, force est de constater que presque chaque artiste apporte une réelle valeur ajoutée à King’s Disease. La résurgence de The Firm dans sa configuration initiale est une réussite qui fera plaisir à n’importe quel fan de Nas, ne serait-ce que pour le retour de Cormega au sein du groupe. Don Toliver, Anderson .Paak et Lil Durk se marient à la perfection avec le vétéran de QB. La seule ombre au tableau est l’apparition de Big Sean sur Replace Me et son couplet indigne du disque, et même des plus mauvais projets de Nas.

That’s generational curses, they said they want the old Nas back

Play the Clue tapes for old verses

The Cure

En terminant King’s Disease par The Cure, Nas nous montre qu’il semble enfin s’être débarrassé de cette maladie qui lui collait à la peau depuis trop longtemps. Pour la première fois depuis Life is Good, il nous livre un bel album sur lequel il trouve un juste milieu entre modernité et ancienneté. Certains lui reprocheront peut-être de ne pas être assez surprenant, voire même d’être trop classique. Certes, Nas ne réinvente pas ici son style, mais il parvient à rester pertinent après 26 ans de carrière et ça, ça force le respect.

Note : 4 sur 5.

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