Blu & Exile – Miles

Difficile d’imaginer quelque chose de plus frustrant pour un artiste que de sortir un album aux ventes décevantes qui sera plusieurs années après qualifié en tant que classique. C’est à cette désillusion qu’a dû faire face le duo californien Blu & Exile en 2007 au moment de la parution de leur premier LP Below The Heavens qui n’avait alors pas réussi à trouver son public. Un accueil commercial honteux qui n’empêchera pas cette merveille d’être considérée bien plus tard comme la pierre angulaire de l’underground moderne West Coast

La sortie d’un nouvel album des Californiens constitue maintenant un évènement dans la communauté rap. On sait que l’on aura droit à un projet mémorable et fascinant, que ce soit sur le plan des lyrics et des flows de Blu ou des productions d’Exile. Il nous semblait donc primordial d’écouter avec beaucoup d’attention leur dernier né intitulé Miles : From an Interlude Called Life qui survient huit ans après leur deuxième LP Give Me My Flowers While I Can Still Smell Them. Ce temps d’attente important s’explique par le changement de direction artistique que voulait insuffler le duo à Miles. En effet, il devait initialement s’agir d’un album trap, un choix très surprenant compte tenu des sonorités jazz qui ont façonné leur identité musicale. Néanmoins, ils avoueront à Bandcamp qu’après deux ans de travail sur ce projet, ils n’étaient pas satisfaits du rendu et ont décidé de ne pas le publier.

Par conséquent, ils se sont réellement mis à travailler sur le Miles que l’on connait depuis « seulement » trois ans. Une analyse du titre de l’album permet de bien cerner sa nature. Il s’agit évidemment d’une référence au compositeur légendaire de jazz Miles David, ce qui donne un avant-gout de la couleur de leur oeuvre. Cependant, miles doit aussi être compris en tant qu’unité de mesure anglaise qui représente ici les voyages qu’on pu effectuer Blu & Exile ainsi que le chemin parcouru par Hommes noirs. On fait donc face à une création d’une grande ambition : réussir à mêler autant de thèmes avec brio est si difficile qu’il relève presque du génie d’y parvenir. Au final, le duo a-t-il remporté ce pari ? Après de multiples écoutes, Miles apparaît comme un excellent projet qui fait déjà parti des meilleures sorties de l’année.

Un voyage aussi riche en évasion peut difficilement prendre forme sans une oeuvre à la durée conséquente comme c’est le cas de Miles (1h35). À première vue, un tel laps de temps peut refroidir, car un album long rime souvent avec lassitude. N’ayez crainte, ce projet n’est absolument pas concerné par ce défaut. On est transporté au fil des vingt morceaux à travers diverses ambiances. Du club de jazz à l’Afrique en passant des sonorités rappelant l’âge d’or du rap new-yorkais des 2000s, tout le monde y trouvera son compte. Impossible donc de s’ennuyer tant l’album change constamment de direction.

Un dépaysement pareil ne serait rien sans le travail d’orfèvre qu’Exile a effectué sur les productions. Il parvient aussi bien à jongler avec les samples de jazz, de rap qu’à retranscrire à la perfection les musiques africaines traditionnelles sur des beats tels que African Dream. Tout ceci est sublimé par un mixage son exemplaire qui met en lumière le fascinant rapport aux textures du compositeur californien.

On retrouve un Blu plus à l’aise et touchant que jamais au micro. Je pense qu’aucune performance rap ne m’a ému à ce point cette année. En effet, il nous frappe en plein coeur en se mettant à nu sur l’album grâce à une sincérité bouleversante. Miles regorge de moments introspectifs puissants comme Music Is My Everything sur lequel il narre sa relation au hip-hop. Il y dresse également de sublimes hommages à la culture noire en retraçant son histoire sur le poignant Roots of Blue.

My cousin wrote a rap, we had a dance to it

We dissed Kris Kross but wore our pants like him

Sing in the choir since we was like five or six

Had mad baseball cards, so my cousin picked up the drumsticks

We heard the Fugees, « You Killing Me Softly »

He explained to me what a bass line was

And then we started bossing

Music Is My Everything

Miles jouit également d’une grande diversité d’invités judicieusement répartis sur la tracklist. Chaque featuring apporte une vraie plus-value au morceau sur lequel il apparaît, à l’image de Miguel sur The American Dream, Aloe Blacc sur African Dream,… L’album fait aussi la part belle à des artistes peu connus pour les mettre en lumière, comme un atteste The End, l’excellent posse cut qui vient conclure le projet.

N’y allons par quatre chemins, Miles: From an Interlude Called Life fait parti des dix meilleures sorties de 2020. Malgré une longue durée, le voyage proposé par l’album est si exaltant qu’il se dévore sans s’ennuyer une seule seconde, ce qui constitue un véritable tour de force. Blu & Miles ont été à la hauteur de leurs ambitions en redoublant d’ingéniosité sur tous les plans pour en faire une expérience inoubliable. Elle ravira sans aucun doute aussi bien les assoiffés de rap underground que les auditeurs occasionnels de hip-hop.

Note : 4.5 sur 5.

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