Rochester : La prochaine tendance de l’underground new-yorkais ?

L’État de New York ne manque en aucun cas de villes aux scènes hip-hop underground remarquables. Il nous a été possible de le vérifier une nouvelle fois ces dernières années avec l’ascension fulgurante de Buffalo notamment par le biais de Griselda Records. D’autres villes du coin ne devraient pourtant pas avoir à rougir face à cette success-story, mais elles souffrent bien souvent de difficultés externes à la musique rendant très compliquée l’exportation de leurs scènes en dehors de leurs frontières. Rochester en est actuellement l’exemple le plus criant.

Situé à plus de 540 kilomètres de New-York city, Rochester renferme une misère sociale dont les statistiques suffisent à faire comprendre la gravité de la situation. La pauvreté s’est massivement propagée aux quatre coins de la city, plus de la moitié des enfants sont destinés à grandir dans des cadres très précaires. Les chances d’y être victime d’un « crime violent » sont trois plus importantes que n’importe où ailleurs au sein de l’état de New York. Pour être plus explicite, Rochester possède même un des taux de crime les plus élevés des États-Unis. Alors, effectivement, nous avons pu voir dans l’histoire de nombreux MCs surmonter des circonstances dramatiques, mais dans le cas de Rochester, ce triste constat s’est tellement généralisé que les différents potentiels canaux de diffusion pour les rappeurs locaux s’en sont retrouvés fortement affectés. Le « Dub Land Underground » fut une des multiples victimes de ce phénomène. Ce bar/grill accueillait très régulièrement les rappeurs de Rochester pour des représentations lives qui retournaient toute la ville. Malheureusement, trop souvent la situation dégénérait, les soirées pouvaient très vite devenir violentes. Le Dub Land Underground fut donc dans l’obligation de fermer ses portes en 2014, une tragédie pour ces artistes qui subissaient, une fois de plus, pleinement le climat social douloureux de la ville.

Mais fort heureusement, la persévérance finit toujours par payer. L’ère d’internet et plus particulièrement des réseaux sociaux a changé la donne et a offert de nouvelles possibilités à une scène underground gagnant en permanence de l’importance. Le rap de Rochester commence enfin à bénéficier d’une exposition s’émancipant des frontières de la ville. Ce tournant fut très progressif (et le demeure encore aujourd’hui), il est aussi le fruit des efforts de générations passées qui n’ont cessé de se souvenir d’où elles venaient.

Des premiers pionniers au sein d’une scène cachée

Malgré de nombreuses contraintes évidentes, dans le cas de Rochester, à une époque où les réseaux sociaux n’existaient pas, quelques artistes vont réussir à gagner un début d’exposition au sein de la scène underground américaine. C’est notamment le cas de DJ Green Lantern qui deviendra un symbole primordial pour la scène hip-hop locale. Le DJ a su se faire une place très importante dans le Game des mixtapes, milieu en pleine explosion dans les années 2000. On a pu le voir travailler rapidement avec des rappeurs emblématiques tels que Ghostface Killah, Jim Jones, Jadakiss, Redman, Dead Prez ou encore Styles P. Ces collaborations de prestige lui permettront de signer un deal chez Shady Records, prouesse de taille pour un artiste en provenance de Rochester.

DJ Green Lantern continue à se distinguer ces dernières années, principalement en « hébergeant » des mixtapes pour les rappeurs de Griselda Records. Il nous a, par exemple, offert les deux tapes « Reject on Steroids » & « More Steroids » aux côtés de Conway The Machine et surtout l’excellent « Butcher on Steroids » , avec Benny The Butcher, qui est incontestablement un des meilleurs projets de la discographie du collectif de Buffalo.

D’autres artistes de Rochester ont su tirer leur épingle du jeu par le passé à l’image de Hassaan Mackey. Ce rappeur s’est introduit en 2007 avec un premier album intéressant intitulé « Soul for Sale » avant de sortir un LP collaboratif avec le producteur emblématique de Detroit, Apollo Brown, quatre ans plus tard. Ce projet, du nom de « Daily Bread », se présente encore aujourd’hui comme une des œuvres les plus consistantes issues de la scène hip-hop de Rochester.

La solidarité comme moteur de réussite

Malgré leurs réussites plus ou moins avérées, les pionniers de la scène hip-hop locale ne vont pas oublier leur ville. Ainsi, DJ Green Lantern permettra partiellement la croissance d’une nouvelle génération en prenant sous son aile 38 Spesh dès ses 16 ans et en s’occupant de la toute première mixtape du rappeur Eto, intitulé « New York’s New Money », en 2007. Ces deux hommes sont, aujourd’hui, ni plus ni moins les deux noms majeurs du rap de Rochester.

Au-delà de leurs carrières respectives déjà généreusement remplies, les deux locaux ont en plus contribué à la création d’une certaine « signature » Rochester dans le hip-hop. Comme ils l’évoquaient dans le cadre d’un excellent dossier paru sur Bandcamp, leurs musiques reflètent l’atmosphère morbide qui règne du côté de Rochester.

Rochester’s always maintained as the murder capital throughout New York state

It’s always been a high level of poverty and a real dangerous and dark place—so the music reflects that.

Malgré ça, ils parviennent à conserver un certain degré d’ouverture dans leurs messages. Les auditeurs ne connaissant pas forcément une misère similaire aux habitants de Rochester peuvent tout de même se reconnaître dans ces discours de motivation.

I make motivational music, so if a person is dealing with hardship in life—even if they come from a different walk of life—I have music to get them through.

It’s reality raps, it’s not no made up stuff and there’s a message in every rhyme

Aujourd’hui, Eto totalise pas loin d’une trentaine de projets, une carrière qui impose déjà le respect au sein de la scène underground nationale. Nous avons pu le voir travailler avec un nombre important de grands noms et même avec des artistes internationaux à l’image du producteur allemand Superior avec qui il a réalisé « Long Story Short ». Une prouesse encore impensable quelques années auparavant pour un rappeur de Rochester mais l’ascension des réseaux sociaux a accru l’égalité des chances en leur permettant de se connecter avec des individus venant du monde entier. Il a renforcé un peu plus son palmarès cette année avec son dernier album « The Beauty of It » dont l’atmosphère sombre, si particulière, en fait un des tout meilleurs projets underground de 2020.

38 Spesh s’est lui frayé un chemin de par sa polyvalence. En plus d’être un bon rappeur, il est également un producteur fort talentueux. Cette double casquette lui a permis de réaliser des projets collaboratifs mémorables ces dernières années. Il nous a notamment offert « Stabbed & Shot » en 2018 avec Benny, « Son of G Rap » en compagnie de Kool G Rap la même année, l’excellent « A Bullet for Every Heathen » en collaboration avec Big Ghost Ltd. en 2019 ou encore « Juno » il y a quelques mois aux côtés de Che Noir. Il était d’ailleurs l’un des premiers collaborateurs, à notre connaissance, de Benny avec les mixtapes « Cocaine Cowboys » dont la première est parue en 2009. Avec ces multiples accomplissements, 38 Spesh s’est bâti une solide réputation dans l’underground à travers tout le pays. Tout comme Eto, il a grandement contribué à affirmer un peu plus la nouvelle place de Rochester dans le paysage hip-hop des USA.

Une nouvelle génération prête à exploser

Tous les efforts consentis par les dernières générations ne seront probablement pas vains. Depuis une poignée d’années, un collectif en provenance de Rochester ne cesse de se mettre en valeur aux yeux des plus fins diggers de l’underground US. Cette nouvelle clique en vogue porte le nom de Da Cloth. Ce « groupe » est composé de 7 membres : M.A.V., Rigz, Mooch, Rob Gates, iLLanoise, Times Change et Symph. On a déjà pu les voir tous ensemble à l’œuvre dans un album commun en 2017 intitulé « Broad Day Kidnaps ».

Mais pourquoi ce collectif est-il si intéressant à nos yeux ? La première chose à souligner concerne le fait que chaque artiste du crew apporte vraiment quelque chose d’unique musicalement. Les flows sont extrêmement variés, Mooch va peut-être plus nous faire penser à un genre de Westside Gunn 2.0 dans sa manière de poser qui se révèle très efficace. Rigz en utilise un plus glacial, ses delivery terminent bien souvent en démonstration technique. Rob Gates fait lui davantage dans l’agressivité, il rap littéralement ses tripes tandis qu’un M.A.V. se montre un peu plus dans la retenue tout en enchaînant les couplets de très haut niveau.

Mais surtout, Da Cloth semble vraiment avoir trouvé une recette gagnante. Ils retranscrivent avec réussite l’atmosphère si particulière de Rochester tout en maintenant une direction artistique qui fait sens, plus ou moins dans la lignée de ce que Griselda Records a pu apporter au game actuel. Un homme a bien compris que cette bande était bien spéciale et ce n’est autre que le grand producteur Big Ghost Ltd. Après avoir œuvré avec 38 Spesh, comme indiqué précédemment, le beatmaker a réaffirmé son attachement à la scène de Rochester en réalisant l’excellent album « The Only Way Out » l’année dernière aux côtés de Mooch & Rigz ainsi que, très récemment, le très consistant « The Dark Side of Nature » en collaboration avec M.A.V. et Rob Gates. Inutile de le rappeler, mais Big Ghost a généralement un don pour dénicher les plus gros potentiels de l’underground, ces multiples collaborations avec succès ne font qu’apporter un peu plus de lumière sur Rochester et surtout renforcer cette sensation d’assister à l’éclosion d’un nouveau phénomène.

En toute objectivité, je n’avais pas ressenti une telle hype, me concernant, pour l’évolution d’un collectif depuis plusieurs années. Cette bande semble avoir énormément à nous offrir. La productivité effrayante de ses membres ne se révèle même pas comme étant un frein à la qualité constante des projets. On retrouve une nouvelle fois cet esprit solidaire si propre à Rochester ainsi qu’une envie de grandir ensemble avant tout. Au final, Da Cloth c’est déjà de multiples collaborations avec les artistes étrangers (ce qui été jusqu’à peu impensable pour ces artistes) à l’image des projets communs entre M.A.V. et Hobgoblin ou encore celui à venir aux côtés du producteur anglais Giallo Point, une distribution à l’internationale pour les vinyles par le biais du label indépendant danois Copenhagen Crates… Je vais faire simple, Da Cloth doit devenir la nouvelle sensation underground de l’état de New York, ça ne serait que justice pour une scène hip-hop de Rochester bien trop longtemps inconsidérée.

Le Rochester d’aujourd’hui en 15 projets

  • 38 Spesh & Benny the Butcher – Stabbed & Shot
  • Kool G Rap & 38 Spesh – Son of G Rap
  • 38 Spesh & Big Ghost Ltd. – A Bullet for Every Heathen
  • DJ Muggs & Eto – Hell’s Roof
  • Eto & Superior – Long Story Short
  • Eto – The Circle
  • Eto – The Beauty of It
  • Rigz – Roach Gutta Slums
  • Rigz x Mooch x Big Ghost Ltd. – The Only Way Out
  • Rigz & Symph – Death 2 All Haterz 2
  • Rob Gates – Rob Like Get Robbed
  • Rob Gates x M.A.V. x Big Ghost Ltd. – The Dark Side of Nature
  • M.A.V. x Hobgoblin – Angelz and Demonz 2
  • Mooch & Futurewave – Boss Sauce
  • Mooch – Dopanese

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