Boldy James & Sterling Toles – Manger on McNichols

En l’an 2000 , Sterling Toles s’installe dans l’east de Detroit chez sa mère où il donne naissance à un Home Studio. C’est dans ce lieu symbolique que Boldy James, encore adolescent à ce moment, a enregistré son tout premier morceau. Le rappeur passera ensuite tout son temps entre la rue et le studio de Sterling. À l’époque, ce dernier intervenait avant tout dans un rôle d’ingénieur son auprès des artistes venant enregistrer dans son studio.

Sept ans plus tard, Sterling prend la décision de se concentrer uniquement sur l’aspect production. Après avoir entendu certains des beats, Boldy fait savoir son envie de poser dessus. Les deux artistes se retrouvaient déjà pleinement dans leurs approches respectives. Il n’était pas question de musiques enregistrées avec la perspective d’une éventuelle recherche de célébrité. Cet art était envisagé avant tout comme un moyen d’expression, une manière parfois de faire ressortir certains traumatismes infligés par la dure réalité des rues de Detroit.

Ces collaborations sonneront le départ du processus créatif de l’album « Manger on McNichols. De 2007 à 2010, Sterling & Boldy enregistrent les couplets du projet.

Mais le MC de Detroit finit par se disperser sur d’autres projets et à voyager régulièrement à travers le pays pour diverses opportunités. Sterling Toles ne savait alors pas spécialement quoi faire de ce projet collaboratif tout proche de sa forme finale. Le producteur fera la rencontre de nombreux musiciens talentueux dans les rues de Detroit les années suivante. Petit à petit, il va les inclure dans le projet, une initiative qui donnera naissance à une atmosphère unique. « Manger on McNichols » est une réelle expérience, le fruit d’une collaborations entre des dizaines de musiciens brillants, un producteur visionnaire et un rappeur unique. Boldy découvrira cette version 2.0 du projet en 2018. Charmé par le nouveau visage de l’œuvre, il fait son retour en studio avec Sterling 8 ans après ses derniers enregistrements pour cet album.

La sortie de cet album est tout simplement le résultat d’un processus créatif de 13 années. Des inspirations étalées sur trois décennies différentes sont venues forger cette œuvre pour en faire tout simplement un vrai témoignage de vie. Ce projet respire, on ressent son important vécu à chaque écoute. En l’occurrence, les expériences de vie et les traumatismes, qui lui ont donné son identité, accentuées par le caractère organique du projet du fait de la présence constante de nombreux musiciens pour accompagner la production…

L’album s’ouvre sur une mélodie un poil mélancolique jouée au violon. On est directement plongé dans l’atmosphère si particulière de cet album, on peut distinguer une multitude d’éléments dans chaque morceaux que ça soit dans la production, les nombreux instruments, la variation des flows de Boldy James… Ce dernier reste fidèle à sa « formule lyricale » de toujours dès l’introduction. Le rappeur de Detroit glisse de nombreuses références à sa longue carrière de dealer, une activité qui a été sa principale source de revenus pendant l’immense majorité de sa vie.

I still got the work and I’m sellin’ whole thangs

Got pills for dessert, heroin for dope fiends

On se laisse porter volontiers tout au long du projet par l’incroyable show musical qui nous est proposé. Les musiciens excellent au fil des tracks et parviennent habilement à nous faire passer d’univers en univers. Les exemples sont infinis : l’excellent usage du trombone sur « Detroit River Rock » qui apporte une vraie dimension « élévatrice » , les chœurs de « B.B. Butcher » donnant une tout autre profondeur à un morceau qui montera en intensité sur la fin grâce à une performance remarquable du batteur & aux changements d’intonation de la part de Boldy James…

La guitare basse est probablement l’instrument que l’on retrouve le plus souvent en accompagnement de la production à travers l’album. L’illustration la plus marquante demeure certainement l’ambiance explosive de « Middle of Next Month » qui vient symboliquement conclure la montée en pression de la Side A du projet avant une transition beaucoup plus calme et très jazzy, par le biais de « The Safe » , permettant l’introduction d’un nouvel acte.

« Manger on McNichols » prend vraiment, sur certaines séquences, une dimension très powerful. Ce ressenti trouve son apogée avec le sensationnel « Mommy Dearest » . Présence, une nouvelle fois, de chœurs en fond mais surtout une fusion majestueuse de nombreux instruments contribuant à la création d’une sonorité atypique venant sublimer le rap aiguisé de Boldy James. Incroyable démonstration dans ce morceau lorsque le rappeur de Detroit maintient son delivery sans interruption pendant que les musiciens s’alternent donnant l’impression de traverser consécutivement différents univers. Ma combinaison favorite se révèle de nouveau être lorsque Boldy performe avec pour seuls accompagnateurs les violons.

Comme souvent, un coup de génie en appelle un autre. L’atmosphère du track suivant « Birth of Bold » nous semble presque irréelle. Un sample divin de la légendaire Aaliyah fusionné avec d’intenses sonorités jazz. Boldy James se retrouve au centre de ce cocktail ô combien explosif et, sans surprise, le mec cartonne encore. Ses capacités d’adaptation aux différents univers de l’album sont admirables. Ainsi, on le retrouve ensuite sur le track « Requiem » avec un semblant d’air résigné sur un fond sonore relativement triste.

Grandir dans certains quartiers de Detroit peut laisser des traces, cette ville reste indirectement une sorte de fil rouge que l’on retrouve tout au long du projet. Sa situation est notamment abordée dans le titre « Why Are You In Her(e) ? » . Le morceau s’ouvre sur une prise de parole de l’artiste Moodymann qui est également originaire de Detroit. Il évoque comment le fait de grandir dans cette city a conditionné sa personnalité :

« Detroit is a dying city »

Well, I’m gon’ die with that motherfucker, you understand?

If it wasn’t for Detroit, I wouldn’t be the motherfucker I am today

Boldy James poursuit en donnant sa propre vision de « l’éducation par la rue » du côté de Motor City :

It’s six million ways to die to choose from

Hardest thing to do is stay alive, go to school, son

I know n****s who died when they was too young

To even realize, don’t even think twice, just shoot guns

Cette thématique « PTSD » (Posttraumatic stress disorder) occupe le projet du début jusqu’à la fin. Forcément, la relation entre Boldy James & Sterling Toles ne date pas particulièrement d’hier et traîne donc derrière elle un vécu considérable. Cet album semblait donc le moment opportun pour s’ouvrir sur certains traumatismes. Le producteur a d’ailleurs poussé Boldy à se montrer encore plus introspectif qu’à l’habitude. Ainsi, on est littéralement mitraillé d’anecdotes, souvenirs & traumatismes, pas encore digérés, de la part du rappeur de la Motown.

‘Cause I done got cash on all the blocks on the west side

Stood on every slab, caught a hot one and didn’t die

Witnessed my mans get shot dead, and didn’t cry

Seen my folk get murdered, I was just eleven

They say it only get worse ‘fore it get better

I pray it don’t get worser than it been lately

I just lost my two twins in an accident

Would’ve been my firstborn kids, guess it wasn’t meant

It’s been a series of unfortunate events

L’outro « Got Flicked » se révèle être le final parfait pour cette œuvre si spéciale. Comme sur l’immense majorité du projet, on se retrouve noyé sous une pluie de sonorités. En réalité, il serait sans doute possible de parler pendant des heures de « Manger on McNichols » . De nouveaux détails semblent apparaître à chaque nouvelle écoute, un nombre très important d’émotions se dégagent au fil des tracks… Boldy James maintient le sans faute durant tout le projet, un flow relativement simple mais d’une propreté sans équivoque à l’image du travail méticuleux des musiciens tout le long du projet. Sterling Toles a su s’affirmer comme un véritable chef d’orchestre durant la conception de ce projet. On doit la spécificité de l’album à la merveilleuse direction artistique instaurée par le producteur sur plus de douze années. L’alchimie entre le duo s’avère excellente de bout en bout, peut-être même plus complémentaire que l’excellent duo formé par Boldy James aux côtés du producteur Alchemist. Après le très bon « The Price of Tea in China » , le MC de Detroit s’affirme définitivement comme un candidat solide au titre de rappeur de l’année 2020 avec ce nouveau bijou.

Note : 4.5 sur 5.

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