[Zoom] Ka : une plume venue du ciel

Les rappeurs doués ont toujours été monnaie courante. Néanmoins, un MC avec un véritable don, semblant n’avoir que peu d’égal dans un domaine précis et donc en passe de marquer l’histoire du hip-hop, ça c’est bien moins fréquent. On tient probablement un de ces rares phénomènes avec le rappeur de Brownsville. Il faut reconnaitre que Ka est unique sur bien des points, menant une double vie relativement atypique, il a su ne pas se laisser totalement séduire par les vices de la rue et au contraire rendre un maximum à sa communauté en devenant pompier.

Mais si on se souviendra de Ka pour bien une chose en particulier, il s’agit sans l’ombre d’un doute de son écriture. Si la métaphore était un royaume, Ka en serait un très sérieux concurrent à la couronne. Le rappeur possède un vrai don pour imager ses récits, les mettre en parallèle avec des contextes historiques/mystiques. N’attendez jamais de lui un album offrant de manière direct, sans de multiples intermédiaires, les récits de sa vie. Kaseem Ryan, de son vrai nom, possède une plume unique dans l’histoire du rap. Le MC peut passer plusieurs jours sur seulement quelques lines à une époque où bon nombre de rappeurs bouclent plusieurs morceaux en moins d’une heure. Le natif de Brooklyn se tue à trouver la formule la plus efficace, l’économie des mots est une grande marque de fabrique chez lui. Il est capable d’écrire une série de lines remarquable en l’espace de deux minutes puis de rester deux jours concentrés sur un tout petit détail afin de rendre la phase le plus efficace possible. Et malgré tout ça, Ka parvient à garder une très bonne productivité tout en assurant une qualité unique dans notre hip-hop actuel.

Penchons-nous sur cette plume divine à travers trois albums du rappeur.

Honor Killed the Samurai

Cet album nous plonge au sein d’un déchirement intérieur chez Ka. Pour imager ce dilemme permanent, il use de la thématique des samouraïs, un des schémas de vie les plus vertueux à ses yeux de par l’humilité requise ainsi que les nombreuses notions de savoir qui importent bien plus que la monnaie chez eux. Pour venir confronter cette vision de la vie, le rappeur utilise ni plus ni moins la vie réelle, son quotidien.

La notion de survie est très importante dans cet album et, justement, pour survivre dans le quartier où Ka a grandi, il faut bien souvent trouver rapidement un moyen de faire de l’argent facile. Cette nécessite ou plutôt cet instinct de survie entraine à réaliser des actions immorales, à faire passer l’argent avant le savoir, vendre de la drogue, user de la violence… Ce sont des nécessités pour survivre dans la réalité de Ka et aussi les fruits d’une sorte de « code d’honneur » . C’est donc pour ces raisons que Ka use ce titre, l’honneur de sa réalité actuelle rend impossible d’adopter une mentalité samouraï au quotidien.

L’introduction de l’album, « Conflicted » , nous transporte directement dans ce conflit interne que le rappeur a dû gérer toute sa jeunesse. Ce déchirement entre l’idée de devenir une bonne personne et faire le nécessaire pour survivre dans la rue.

The harmony dreamin’ had me constantly schemin’

Rarely peace, and barely a beast, armed like a demon

Pour sa survie, Ka a du parfois laisser certaines valeurs de côtés, les mauvais modèles autour de lui pour le faire céder aux vices de la rue n’étaient pas rare. Le rappeur se déclare souvent agréablement surpris de ne pas avoir définitivement mal tourné. Cette thématique, il l’expose dans « Just » .

All my wrongs is big shit, I gotta live wit’

Was gun crazy, my one-eighty was a big flip

Ka cherche tout au long de l’album à nous faire prendre conscience de l’atmosphère oppressante dans laquelle il a dû grandir. Il peint cet univers sombre dans « Mourn at Night » où crimes et violences sont coutumes. Malgré ça, certains motifs d’espoirs existent. C’est notamment le cas lorsqu’il partage sa fierté concernant le parcours de sa soeur qui a su donner la priorité aux valeurs & au savoir :

Them days raised my sister rigid, never coddled her

I ain’t poppin’ shit, just got her doctorate, I’m proud of her

La peur de se retrouver définitivement piégé dans les vices de son quartier était une réalité chez Ka, on ressent cette découverte d’un don pour le rap comme un immense soulagement chez lui sur « Destined » .

Surprised by my career, thought I’d be career criminal

Mais de cette peur découle rapidement une profonde désolation concernant la situation des jeunes dans ces quartiers. Il partage ce goût amer durant la majorité de la fin du projet.

On days wish I could save the children that we was

We didn’t spare they eyes from all the killings and the drugs

Steppin’ and protectin’ them from feelin’ any slugs

Dug a lot of work when I was broke and inoperative

Felt a lot of hurt before I spoke this provocative

Heart was ice for that cream tryin’ to scoop money

I wish we ain’t have to live like this

I wish we ain’t have to live like this

Le sujet du samouraï sur cet album est avant tout une image qui vient donner un peu de couleur au projet par le biais de certaines interludes, productions, référence ainsi qu’une opposition totale aux valeurs des ghettos américains. Derrière cette couverture, le maitre mot reste la notion de survie qui prime dans les quartiers défavorisés des USA et même plus globalement dans la société du pays en plaçant l’argent au-dessus de tout.

Ce pouvoir détenu par l’argent sur notre société tiraille fortement Ka notamment sur le titre « $ » . Il admet être dans la nécessite, comme nous tous, de faire du gain d’argent une priorité pour mener à bien sa vie tout en affirmant sa ferme volonté de ne jamais finir contrôlé par l’appel de la richesse :

If happen to make cash, don’t let the cash make me

Regardless I’m a guarded artist, never graph hasty

No fame, but became a favorite cause they know I labored

I need money, not to bling, self-boast or greed reasons

But to bring health to the most diseased regions

En opposant symboliquement, à travers cet album, les valeurs très droites des Samouraï et les vices auxquelles il a été confronté, Ka nous expose, poétiquement & de manière subliminale, le conflit interne de sa vie qui aurait aussi bien pu le faire pencher du bon tout comme du mauvais côté. Mais justement, on peut également se poser la question s’il existe réellement un « bon côté » tant la course à l’argent pour survivre nous oblige à faire des choix. Sans un don pour la musique, Ka n’aurait pas fait exception. C’est sans doute la morale qu’il faut retenir de cet album.

Orpheus vs. the Sirens

Il n’y avait que Ka, ou presque, pour exploiter le thème ô combien riche de la mythologie grecque pour en faire un parallèle avec son vécu. Il nomme ses tracks avec les noms de divers personnages importants de cette période antique : Orpheus et son don unique pour la musique & la poésie, Atlas le titan maudit pour l’éternité, Sisyphus le roi qui se sentait plus sage que le dieu suprême Zeus, Hadès le dieu des enfers, Oedipus et son destin tragique… Mais surtout là où ça devient, comme toujours, très intéressant avec Ka, c’est qu’il utilise à travers le projet les enseignements de ses nombreux mythes pour porter un regard particulier sur sa personne.

Le thème de la mythologie se veut plus envahissant que, par exemple, celui des Samouraï dans l’album précédemment analysé. C’est donc une pluie de références antiques qui s’abat sur l’auditeur au fil des morceaux :

It’s no bull, my lab was in a labyrinth like the Minotaur

Rose from the pavement unaided, negotiated like the sly fox

Mais le plus intéressant demeurent, bien entendu, les liens pertinemment établis avec son vécu en tant qu’Homme. Ainsi dans l’introduction « Sirens » , il vient comparer le pouvoir d’attraction de ces dernières sur les marins à celui des mauvaises influences de la rue sur les gamins les plus influençables :

Questionable, ’cause at most impressionable they told me the worst

For years accepted this living prison, just thought we was cursed

Les métaphores sont toujours aussi bien amenées. Dans le morceau « Atlas » il compare symboliquement le châtiment du titan, qui était de devoir porter la terre sur ses épaules pour l’éternité, au poids des responsabilités sur les épaules de Ka en tant qu’artiste & Homme.

Decided quiet but desire what the rich want

Torn steadily, longevity or a quick stunt?

In my end days pray I save more lives than I take

I pray I save more lives than I take

Ka a fait le choix d’utiliser Orpheus en tant que figure emblématique pour cet album probablement en raison des nombreux points communs qu’il se trouve avec le personnage. C’est un parallèle qu’il construit justement dans le morceau « Orpheus » .

À travers le très bon morceau « The Punishment of Sisyphus » , le rappeur tire de l’arrogance du roi une grande leçon d’humilité. Ka songe à son riche passé tout en affirmant qu’il a désormais compris sa place qui est sienne dans le monde. Il ne cherchera désormais plus à se prétendre autrement.

Feeding my pride humbly

Dreams that I die hungry

Did well not to fell, could tell seeds relied on me

Relied on me

Le mythe d’Oedipus est incontestablement l’un des plus tragiques de l’antiquité grecque. Il s’agit d’un homme destiné dès la naissance à tuer son père puis épouser sa mère. Les parents tentent alors de mettre directement fin aux jours de leur enfant mais les serviteurs auront pitié. C’est sans le savoir que Oedipe accomplira par la suite sa tragique destinée. Ka rattache ce mythe à sa volonté de conserver les valeurs d’honnêteté et de respect malgré son passé trouble.

Certains auront probablement trouvé l’approche un peu complexe mais Ka pouvait difficilement faire mieux, à mes yeux, que l’usage du thème de la mythologie grecque pour exposer sa personnalité sous forme de métaphores. C’est encore une fois cette recherche pointue dans les sujets et cette écriture tant travaillée qui font du rappeur de Brownsville un artiste unique.

Descendants of Cain

Dans son dernier album, Ka utilise cette fois le thème de la Bible, plus précisément celui du Livre de la Genèse, pour établir un lien avec sa propre réalité. Petite piqure de rappel si nécessaire concernant Cain : il est le fils ainé d’Adam & Ève, et surtout l’assassin de son frère cadet Abel. Cet acte fait de lui, selon ces écrits, le premier meurtrier de l’humanité. Il sera ensuite condamné à l’exil.

Le rappeur de Brownsville vient faire ici le rapprochement entre le meurtre de Cain & les violences dans les ghettos américains (d’où « les descendants de Cain ») mais aussi une mise en lumière de diverses injustices aux USA à travers différents concepts de la Bible.

Ka essaie de se montrer plus introspectif que jamais dès l’introduction à travers un conflit entre les aspects optimistes et pessimistes de l’existence.

Had to cuff a gun ’cause nothing done in Jesus’ name

Years of school was cool but only street smarts we retain

Dès le morceau suivant, il approfondit la question autour de la violence (= la survie dans les ghettos de nouveau) sur le morceau « Unto the Dust » dont le titre fait référence à un verset de la bible abordant les thèmes de la vie ainsi que l’avenir de notre corps après la mort.

Street live, we die, we don’t pass away

Take any task if you got cash to pay

On this earth, brave known to earn

Birth to gravestone to urn

Dans cette atmosphère de violence, les figures paternelles jouent un rôle majeur dans la reproduction des cercle vicieux, c’est un thème passé à la loupe par Ka dans « Patron Saints » .

Like when Pops shot at the neighbor’s shop, put one in his head

He knew how he grew me, threw me the gun, a hundred, and fled

Didn’t play, ‘fore po’ arose dispose of exhibit A

I was raised to age a few years in a day

Mais comme souvent dans les concepts albums du rappeur de Brownsville, la triste réalité de la rue prend toujours le dessus sur le raisonnable. Dans « Solitude of Enoch » , il semble finir par accepter péniblement ce dur constat.

It’s hard to say, every sentence is pain

Brothers killing brothers, descendants of Cain

Father gave it all denominations, but wanted hundreds

I wanted hundreds

I wanted hundreds

Et c’est tout logiquement que ce morceau fait référence à Enoch, le fils de Cain. L’idée est de faire comprendre que ce premier meurtre a engendré une lignée éternelle qui, aujourd’hui, sévit dans les quartiers défavorisés selon Ka.

Cette triste vérité qu’il revisite dans le très bon « Old Justice » , chaque vengeance semble aujourd’hui pouvoir justifier un meurtre. Les lois dans les quartiers semblent différentes de celles du reste du pays. Un sentiment d’injustice gronde chez le rappeur. Une injustice à laquelle on finit finalement par se résigner, comme si les habitants de ces quartiers devaient payer pour les actes de Cain… sans que cela n’alarme le reste du pays.

Encore une fois, Ka dénonce mais surtout constate avec regrets la situation actuelle des quartiers similaires à Brownsville. Et une fois de plus, le parallèle est habilement posé et offre un écho bien plus fort aux propos du rappeur. Une plume comme on en voit rarement dans notre vie.

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