Armand Hammer – Shrines

Le duo new-yorkais, composé du rappeur/producteur ELUCID & du rappeur Billy Woods, a été l’un des mouvements underground les plus intéressants à suivre durant la dernière décennie. Auteurs de trois très bons albums dont notamment le fantastique back-to-back « Rome » & « Paraffin » en un an, l’attente était forcément grande pour le retour collaboratif des deux artistes. D’autant plus que Billy Woods sort d’une année 2019 particulièrement prolifique avec deux très bons albums à son actif.

Au delà de l’excellente réputation du groupe, la tracklist de « Shrines » était suffisante pour justifier la hype autour du retour de Armand Hammer. Un casting exceptionnel réunissant une bonne poignée des acteurs majeurs de l’undergroud new gen : Earl Sweatshirt, Navy Blue, Pink Siifu, R.A.P. Ferreira, Akai Solo, Quelle Chris, KeiyaA, Nicholas Craven, Kenny Segal, Andrew Broder… Une liste qui ne manquait pas de faire saliver.

14 titres et une cover qui envoie pour ce quatrième album. Et lorsque tu démarres ton projet par un son ayant pour titre le nom d’une variété d’arbuste, contenant un poison mortel pour l’Homme, qu’on retrouve en Amérique du Sud, le tout produit par Earl Sweatshirt en personne… C’est que tu veux faire comprendre à l’auditeur qu’il lance un album spécial. Difficile de dégager une ambiance générale du projet tant les productions viennent nous offrir des univers divers & variés. Navy Blue, toujours aussi créatif, illustre bien ce ressenti sur l’album. À l’origine de trois productions très distinctes, il nous peint un décor ensoleillé rempli de nostalgie sur « Solarium » , une approche plus minimaliste sur « Parables » avant de nous transporter par le biais d’un beat évolutif sur le très bon « Ramesses II » qui prend une dimension tout autre lorsque Fielded apporte gracieusement sa voix à la suite d’un couplet percutant d’Earl.

Mais mon highlight personnel sur le plan de la production reste cet enchainement du beat de Nicholas Craven sur « King Tubby » et des deux suivants produits par Andrew Broder. Cette série de trois morceaux dégage une vraie cohérence, l’ambiance se veut particulièrement sombre mais donne surtout cette impression d’être progressivement entrainé de force dans les profondeurs de l’océan. Des voix viennent se hisser en fond pour venir renforcer ce sentiment de profondeur, on croirait d’ailleurs presque entendre FKA Twigs en pleine expérimentation sur la prod de Nicholas et forcément si on fait cette comparaison c’est que le charme opère. La première production d’Andrew est sublimée par un Quelle Chris toujours aussi créatif. Le rappeur de Detroit confirme une fois de plus être le match parfait pour l’univers de Billy Woods ou plus généralement celui de Armand Hammer.

Vous l’aurez compris, l’aspect production de « Shrines » est une vraie réussite bien que je sois resté légèrement sur ma faim concernant l’approche relativement rock de « Leopards » . Petite mention tout de même pour le grand Kenny Segal dont la production sur « Dead Cars » m’a joyeusement rappelé le formidable album « Hiding Places » .

Les guests se sont montrés à la hauteur de l’évènement. Comme indiqué précédemment, Earl & Quelle Chris se sont brillamment intégrés à l’univers du duo new-yorkais. Vrai coup de coeur pour le delivery de Akai Solo sur « Parables » , le jeune rappeur de Brooklyn confirme un peu plus être l’un des potentiels les plus intéressants à suivre dans l’underground US. Sans surprise, R.A.P. Ferreira confirme sa grande forme de 2020 aux côtés de Kenny Segal avec qui il a délivré l’un des meilleurs albums de l’année. Issu du même label que Armand Hammer, Curly Castro a tout simplement lâché le refrain parfait sur « Pommelhorse » . Bien que KeiyaA fasse une intervention (très) courte dans le track « Charms » , on la retrouve une fois de plus sur l’un des albums majeurs de 2020, définitivement l’une des artistes les plus convoitées de l’underground actuellement.

Et nos deux rappeurs New-Yorkais ? Performance satisfaisante ? Sans surprise ça tourne rapidement à la démonstration. Billy Woods se montre toujours aussi affamé au mic peu importe le style de production proposé. ELUCID est toujours le complément parfait, sa polyvalence n’étant plus à démontrer. Les deux disposent forcément de leurs highlights respectifs. Billy m’a particulièrement scotché dans son verse élancé sur « Pommelhorse » tandis que ELUCID plie littéralement la production dans le très dark « King Tubby » . Les thèmes sont, comme toujours chez Armand Hammer, riches en diversité. Les références historiques ou musicales sont multiples, exemple avec Billy dans l’excellent « Frida » :

That buck that bought the bottle coulda struck the lotto

Sounds tight, but ring hollow

That’s nobody’s wife, that’s Frida Kahlo, that’s Frida Kahlo

Flights like Rollo, pescado, I make a water swallow

« Slewfoot » s’avère également intéressant à analyser. Ce morceau contient un sample d’une interview de Marshawn Lynch, joueur de NFL, dans laquelle il adresse des conseils à la nouvelle génération. Peu de temps après cet extrait, Billy se lâche dans une série de références Foot US, notamment à propos des terribles dommages cérébraux, causés par la répétition des chocs, malheureusement à l’origine de plusieurs décès :

They won’t miss you, donated brains bob gently in solution

Chris Henry just a name, Dave Duerson, flickering memory

Prenons le temps maintenant de nous arrêter sur la claque « Flavor Flav » . Ce titre est un véritable concept, les deux rappeurs s’intéressent à l’évolution (trop rapide) du temps en se rappelant des événements passés. Billy Woods renforce cette impression d’avoir été dupé durant sa jeunesse en répétant quatre fois « They said time is on my side » . La merveille de production brumeuse, signée Steel Tipped Dove, vient jouer sur notre nostalgie et donc renforcer le concept autour du temps.

I got a time machine and it don’t go backwards

A list of ill fated quick licks under ‘frigerator magnets

Above a school trip permission slip

Le temps semble définitivement être une des préoccupations principales du duo à travers cet album. ELUCID donne une autre vision de la chose pour conclure « Ramesses II » :

Life is anything but static, supreme mathematics

Repeating numbers, cycles patterns

Summers, winters starting later ending faster

Et comme un symbole, Billy Woods vient conclure l’album avec une voix peiné qui semble presque exténué par l’important vécu de l’artiste. Comme fatigué par le poids du temps.

Armand Hammer maintient le niveau très relevé de sa discographie avec « Shrines » . Un projet dans la continuité des travaux précédents du groupe avec la volonté d’inclure cette nouvelle génération underground pleine de talents. Peut-être légèrement moins profond que certaines de leurs précédentes réalisations, cet album n’en est pas moins efficace et séduit facilement de par l’ingénieuse diversité de ses sonorités. Une sortie new-yorkaise majeure de cette belle année musicale de 2020.

Note : 4 sur 5.

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