TOUT EST BRUIT POUR QUI A PEUR

Une nouvelle année s’achève et avec elle s’entérine un constat sur lequel force est de constater que je n’ai plus le contrôle : les choses et surtout la musique, vont trop vite. Ce n’est pas tant sa vitesse de sortie seule qui est à l’origine de ce sentiment de couler sous les nouveautés, c’est la quantité de celles-ci.  Leur qualité aussi qui ne cesse d’augmenter et le temps donné à sa critique qui suit le chemin inverse : nous savons pertinemment que personne ne lit nos articles, tout comme probablement la seconde moitié d’entre vous, et encore si je suis chanceuse, n’ira au bout de ce bilan. Son obsolescence ne semble vouée qu’à augmenter, à l’image de nos loisirs en général quand ils passent par un biais numérique. Alors au final, si je devais retenir une seule chose de 2022, ce serait le bruit. 

Le bruit intérieur quand on vit une sortie de pandémie pour ensuite entrer dans un conflit armé sur des terres voisines, on n’en comprend pas bien les réalités alors on se concentre sur leurs conséquences. Le bruit de la ville qui n’en finit pas de s’étendre et dont on n’en finit plus de chercher des moyens de la fuir quand elle devient littéralement invivable à partir de Juin. Le bruit des débats qui ne servent à rien, qu’on a déjà entendu 1000 fois et qui sont quasiment toujours en conflit avec nos réalités et nos convictions personnelles, le bruit de ces gens qui en font plus que nous et s’érigent donc en porte parole d’une opinion toujours moins publique. Le bruit vain des oppositions qu’on outrepasse article de loi après article de loi. Le bruit des révoltes dont on ne récupère que les échos sans en tirer aucune leçon, les commentant comme des faits d’actualités et non des cris d’alerte sur ce qu’on est. L’Iran vit ce mécanisme par la voix étouffée de ses femmes, comme l’Afghanistan, une fois de plus. En fait ce n’est pas fondamentalement le bruit le problème, ce sont les dissonances des réponses à ces bruits. C’est peut être une fois de plus le seul progrès qu’on aura fait cette année, perfectionner la façon dont on évite foncièrement et massivement d’adresser le bruit. Que ce soit autour des questions du climat, de la précarité ou des migrations, la façon dont on balaye le sens de ces bruits du « débat public » en le reléguant à l’expérience et la compréhension personnelle. A l’image du développement personnel, on n’en finit plus de nous faire comprendre que c’est en nous que réside non le changement mais la capacité à accepter celui-ci sans broncher. L’époque, comme le football, a changé, et à nous de trouver les clefs, à l’aide d’un « travail » » sur nous mêmes aka la résilience. Nul besoin d’une telle dévotion ou d’un tel travail lorsqu’on est de ceux qui sont protégés de ce bruit. La fortune personnelle de Mr Arnaud atteint les 185 milliards, le groupe qui m’emploie à multiplié pour la 4ème année consécutive son chiffre d’affaire, Madame Borne ne sera pas concernée par la réforme des retraites, l’air marin étant désormais quasiment réservé aux CSP+, de là-bas le bruit des inondations au Pakistan résonne certainement différemment, d’une façon beaucoup moins vitale pour ces gens-là. La question du sens, le volume du bruit est sans aucun doute beaucoup moins pesante tant qu’elle ne rentre pas en contradiction avec le questionnement quotidien de la tangibilité d’un futur ou d’une amélioration à un point quelconque (edit : apparement Outre-Atlantique on a réussi la première fusion nucléaire. Désormais sauvés, le bilan 2023 sera un party mix). 

Le bruit a toujours fait partie de mes historiques d’écoute de toute façon. Il a toujours matérialisé sa présence dans un amour démesuré des basses, de la rage charnelle d’un couplet ou les expérimentations des scènes clubs portées par des gens comme Arca ou Tegh. Le bruit à toujours été plus simple car il déclenche des réactions instinctives plus que réfléchies. Cette année, c’est sans doute la première d’une nouvelle ère mais le bruit m’a angoissé. En dressant la liste de mes albums de 2022, force est de constater que mes écoutes ont pris un tournant drastique. Depuis 1 ou 2 ans le constat d’un retour aux musique électroniques est évident dans mes datas, celui de l’omniprésence de femmes aussi mais cette année révèle particulièrement un repli sur ces terrains connus. Ceux qui étaient déjà auditeurs dans les années 2010 auront remarqué que 2022 a réouvert la porte à des grands noms de cette époque : Hercules And Love Affair, Bibio, Koudlam ou Mount Kimbie, tous ont ramené cette époque et un constat brutal : votre interlocuteur ne connaitra pas ces groupes aux discographies pourtant emblématiques d’une décennie. Les sons que vous entendez vous renvoient à ces années-là et avec eux cet alarmant verdict : ça y est, vous avez fait le tour d’une génération, vous êtes désormais en âge de pouvoir discerner un revival et avoir vécu à la fois l’original et la v.2. Vous êtes également en âge de pouvoir suivre des discographies s’étoffer en temps réel et de reparler des albums de 2014 de Mitski par exemple en ayant été présent à ce moment-là aussi. Aldous Harding, Weyes Blood, Perfume Genius, Alex G, Jenny Hval ont tous poursuivi avec brio l’extension d’une discographie qui passe les époques en brillant dans chacune, rendant leur talent toujours plus impressionnant (je ne vous parle même pas de Björk, révélatrice tranchante d’un fossé générationnel accablant). Au fil des années et des sorties, on a vu Shygirl devenir la superstar qu’a confirmé Nymph, Lucrecia Dalt devenir une rigoureuse architecte d’une poésie sans pareille. Leur constance nous sert maintenant de repères solides, ceux qui ne nous déçoivent pas auxquels on se raccroche par nécessité aussi de voir que ce qui nous est familier est toujours « relevant ». Peut-être est ce pour cette dernière raison que ces artistes redeviennent des références et dictent aussi d’une certaine façon le reste des écoutes de mon année.

A la recherche de calme, c’est une année particulièrement prolifique pour les amateurs d’ambient. Ekin Fil, Romance dont la parole prend seulement la forme de simples écumés, le magistral album de Dylan Henner sorti dans le money time, Madeleine Cocolas ou encore le très appréciable premier album de Blomfelt & Narby, l’époque a rendu les silencieux bien prolifiques. Dans ces sorties il faut noter l’admirable performance de moondaughter avec phosphenes and iridescent lights qui réussit un pont fragile mais essentiel entre de l’ambient pop, le slowcore, le dreampunk et la bedroom pop. Il convient de relever aussi l’album Octopus de Sunfear qui relève une prouesse similaire et Szabadsag de Adela Mede qui utilise d’autres biais mais réussi à lui aussi révéler des espaces et des liaisons inconnues entre trip hop, etheral et ambient. Rachika Nayar et Maria BC se sont croisées pour réussir elles à lier l’ambient et l’experimental avec la plus grande élégance possible. Les bruits blancs qui d’une certaine manière s’ancrent en habitude d’écoute. Des sonorités discrètes, subtiles et réduites à leur minimalisme qui sont pourtant celles-là même que mes camarades auditeurs d’autres genres caractérisent parfois de façon méprisante comme du « bruit ». Comme si l’absence de tout un tas d’artifices ou le ralentissement du débit rendaient la chose incompréhensible à appréhender, comme si une partie de l’écoute devait consister à pouvoir anticiper la temporalité, la rythmique, la structure du morceau alors que l’on est pourtant tous d’accord pour dire que finalement tout se ressemble, qu’on peut tous deviner comment va évoluer la prod du nouveau dernier morceau de Niska ou Stavo (notons la performance de Dinos qui échappe à cette facilité en gardant l’effet de surprise quant aux formes et à la longévité de son infernale carrière).

Le rapport au temps, c’est un peu l’expérience qu’a été l’écoute d’une autre sortie notable cette année. 3h30, 109 morceaux rangés par ordre alphabétique, c’est la forme qu’a choisi la mystérieuse Voice Actor pour sortir son tout premier projet. Au premier abord on pourrait penser qu’il est impossible de l’écouter d’une traite et qu’on a autre chose à faire (si seulement), mais les chiffres cachent la fluidité déconcertante avec laquelle elle se balade entre trip hop, lo-fi, des samples hip hop 90’s ou du spoken word tout du long. Vu l’organisation de l’album il semble évident que le concept de tracklist ne tient pas une grande importance dans la démarche, rendant le mastodonte totalement démontable et réorganisante en fonction de vos préférences. Nul doute qu’au coeur de cette opulence, chacun saura tirer de quoi se satisfaire et y voir à sa façon un potentiel AOTY. La démarche n’est pas sans rappeler également l’extensive tracklist de 75 sons réunis sur Don’t Follow Me Because I’m Lost Too de Vegyn, autre beau moment de cette année.  

Il me semble important aussi de saluer cette année quelques structures qui à force de persévérance réussissent elles aussi à s’installer dans la stabilité par des garants d’une qualité précieuse. Comic Sans, le label lyonnais qui n’en finit plus de donner ses lettres de noblesse à l’expérimental peut se féliciter d’une nouvelle belle année avec notamment la sortie du superbe album de Zéro Crossing Point, Iteration To The Self. NAAFI est une fois de plus sur le toit du monde, porté par une excellente année de Lila Tirando a Violeta (et le très prometteur EP de Moro La Flor), quant au collectif Moonshine, c’est maintenant le 5ème volume des compilations SMS For Location et on cherche encore un morceau qui soit juste passable et non génial. Plus au nord si Croatian Amor a sorti un album en deçà des espérances, Vanessa Amara a pris le relais pour faire figurer Posh Isolation dans ces honneurs de fin de partie. Enfin le label ukrainien Standard Déviation peut être particulièrement fier d’avoir porté au public ce sublime album de Katarina Gryvul, Tysha (elle fait d’ailleurs partie des premiers noms annoncés pour les Nuits Sonores 2023).

Comme vous pourrez donc le constater si vous avez tenu jusque-là, le rap a quasiment disparu de mes habitudes d’écoute. A l’exception de Jul, Luni Sacks aura su capter mon oreille dans l’hexagone. Lala Ace elle aussi s’illustre dans une discographie toujours plus atypique et aventurière avec Baiser Mortel et Sunsytem. Pour ce qui est du reste, il est devenu évident que toute tentative de compréhension ou écoute convaincue du rap new gen s’apparenterait à mon stade à du jeunisme, dont nous nous épargnerions mutuellement. La portoricaine Young Miko, Lupe Fiasco et sa Drill Music In Zion, GAIKA, Duke Deuce, Mac J, French Montana aux côtés d’Harry Fraud ou encore Tony Shhnow qui n’a déjà plus rien d’un rookie ont su raviver la flamme. Les années passeront et Roc Marciano et Boldy James resteront de toute façon dans les bilans, sans avoir besoin d’être nommés. Notons le magistral album de Billy Woods, Aethiopes, qui règne en maitre par l’intelligence et la justesse de ses paroles comme des ses engagements. Little Simz elle aussi du haut de ses 28 ans réussi après une année 2021 déjà sublimée par son Sometimes I Might Be Introvert à se placer une fois de plus au dessus du lot avec NO THANK YOU sorti il y a à peine quelques semaines. Enfin il est toujours satisfaisant de constater à quel point Youngboy Never Broke Again déjouera toujours la théorie selon laquelle « au bout d’un moment on a fait le tour ». Sans filiation de genre, cette année nous confirme également qu’on n’a pas non plus fait le tour de Bad Bunny, un an de plus où il se positionne comme la plus méritante des superstars internationales.

Enfin puisque toute quiétude implique chaos, quand il s’est agit de ressentir la violence, c’est là encore vers les musiques électroniques que je me suis tournée. Estoc a sanctifié les démonstrations de rage comme 33 en a redéfini les contours avec une démarche d’esthètes qui leur est propre sur l’excellent premier album, 33-69. Kai Whiston a lui aussi brillamment continué son cheminement dans l’experimental, entre trance, rave et punk quand Jamal Moss fusionnait le club et le champ de bataille avec une élégance toute particulière.

Tout au long de ce bilan ressortent les influences de mes admirables collègues de Gather. Merci Valentin, merci Hugo pour les url de toujours grande qualité, votre bruit à vous est le bienvenu. Grace à Pierre Elie je suis maintenant capable de mettre l’excellent W de Boris dans cette liste de fin d’année ou le riche Heap Of Ashes de Sleep Party People sans avoir pris peur au premier son qui emprunte au « screamer ». Baptiste, Eddy et Paul en dépit d’un sexisme latent, méritent aussi leur coup de chapeau, pour le découvert qui a suivi la soirée Gather UP! et l’ensemble de leur oeuvre (les blagues et l’errance vestimentaire). Enfin je crois que s’il y a une femme qui doit ressortir de cette année c’est Pongo. Au-delà d’un album d’une richesse et d’une perfection indiscutables, son discours sur ses conditions de tournée alors que cette année même a relevé les limites de ce modèle, le récit qui se dévoile au cours de Sakidila, l’énergie et la sincérité débordantes qu’elle a déployé ont une fois de plus prouvé que la musique devrait se faire le poing levé d’une façon ou d’une autre. Et qu’une fois de plus, ce sont les femmes qui s’acharnent à nous rappeler l’essence des notions de courage et de conviction. 

Article écrit par Lucille.

(Crédit visuel bannière : Paul Rousselet / Sinmoteur)

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