LA DÉLIQUESCENCE D’ATLANTA

Disons le clairement, je finis cette année les mains sur les genoux et le souffle haletant. Le rythme imposé par les sorties musicales et les découvertes de nos « têtes chercheuses » chez Gather était digne d’un marathon. Les ultimes minutes de 2022 s’écoulant, il est donc pour moi l’heure d’alléger la cadence et de faire une sorte d’état des lieux. Si l’horizon sera on l’espère radieux pour 2023, au crépuscule de cette année qui s’achève, je jette un coup d’œil dans le dos et je me dis que c’était tellement magnifique mais aussi tellement chaotique. Combien de fois je me suis permis d’évaluer un album en ne l’ayant survolé qu’une seule fois faute de temps. Combien de fois j’ai dis que « lui là bas, c’est mon poulain vous allez voir » en n’ayant écouté qu’un ou deux sons d’une discographie en comptant déjà des centaines. Bref je n’ai sans doute jamais écouté autant d’artistes différents et pour autant ils sont moins nombreux quand je dois dire lesquels m’ont vraiment marqué. Chaque streams éjectant le précédent dans les abysses de l’obsolescence de mon esprit, j’ai souvent décidé tout au long de l’année de me rattacher aux têtes que je connaissais bien à la poursuite d’un peu d’ataraxie.

Justement en cette année pléthorique, nous accueillions le retour ou au moins les déclarations de retour de la quasi-totalité du game d’Atlanta. On débutait avec un album de Gunna, rien de mieux qu’un flot fumeux de ice pour bercer cet hiver glacial et l’occasion de sortir nos drip les plus « gelés » en écoutant Wunna marmonner on ne sait quoi sur des productions exotiques de Wheezy. Malheureusement, l’album qui devait rythmer mon hiver était le symptôme indicateur d’un maux encore plus éminent qu’un simple album aux promesses fallacieuses : celui de la déliquescence d’Atlanta. Certains déclamateurs nous ont évidemment alerté, peut-être étions-nous aveugles ou trop nostalgiques pour en faire le constat, nous qui préférions continuer de prêcher pour notre éternelle paroisse. Assurément l’eldorado ne se trouve plus à Atlanta depuis quelques années maintenant. Les regards sont légitimement  braqués sur le soleil de plomb nord californien, sur le brouillard opaque du Michigan ou sur la brume marécageuse de Memphis, toutes des villes ressuscitées après des années de disette. Pour autant, jamais la scène d’Atlanta n’avait eu une aussi petite mine, décimée par des albums médiocres, des incarcérations orchestrées par les combines teintées de racisme du système judiciaire américain et les décès de certains pionniers (RIP Takeoff, RIP Trouble, RIP Lil Keed). Avec un pincement au cœur indéniable, quand je dois prendre du recul, une des humeurs qui a prédominé mon année en musique fut irrémédiablement la nostalgie. Celle d’avoir l’impression que la scène qui m’a tant fait aimer le rap d’outre-atlantique s’émiette peu à peu sous mes yeux.

La trap-house rose de 2 Chainz (Crédit : Jeffrey Getty Images)

Comme la sensation d’une perte de leur superbe, chaque album était précédé d’une attente bouillonnante. Généralement l’impatience n’avait d’égal que la déception après s’être infligé un énième album à rallonge aux performances édulcorées et aux productions génériques. Drip Season 4 sonnait déjà l’alarme ou plutôt le glas d’une scène en perte de vitesse. Dans ce brouillard confus de morceaux oubliables et aussitôt oubliés, on y trouvait toujours des morceaux de Gunna nous rappelant les plus belles heures de Drip Season 2 et 3 ou bien de Drip or Drown mais bien trop rapidement ils se noyaient, submergés par un « trop » indigeste. Une première place arrachée au Billboard devant The Weeknd brandie comme un bouclier, les chiffres venaient faire oublier pour son auteur la médiocrité d’un album qui, comme la cover, m’aura laissé de marbre. Le conte de fée s’est arrêté ensuite soudainement pour Gunna à cause de cette satanée loi RICO ou plutôt cette vendetta judiciaire visant YSL, le label de Young Thug. La récente libération de Gunna pourrait peut être confirmer la théorie qui veut qu’un séjour en case prison permet de revenir avec des meilleurs projets : dans toute cette mascarade il faut se raccrocher à toute les lueurs d’espoir croyez moi.

Quittons désormais College Park d’où est originaire Gunna au sud d’Atlanta, empruntons le sillon de la route 29 puis bifurquons vers les lotissements d’Oakland City où un certain Dominic Jones aka Lil Baby a fait ses premiers pas. Contrairement à Gunna, lui a au moins été épargné par les déboires judiciaires : « Yeah, FaceTime, we still talk in codes/ I think the feds on every iPhone » Mais pour autant côté album on peut regretter exactement la même chose. Si le débat du plus fort entre Gunna et Lil Baby persiste, difficile d’établir un vainqueur à partir de la pauvreté de leurs albums respectifs. Avec It’s Only Me, promis depuis des mois et sans cesse retardé, Lil Baby montre encore une fois son incapacité à traduire un talent pétulant en un bon album. Sur 23 titres et des featurings calqués sur n’importe quel album trap depuis 5 ans, Lil Baby se brûle les ailes avec son propre feu qu’on pourrait illustrer par un flow (peut-être redondant pour certains mais pas pour moi) qui ne peut pas s’appliquer à un format aussi long. Ce qui est particulier avec Lil Baby est son incapacité à produire un album de référence malgré des singles marquant et des envolées d’anthologie. Pourtant il reste incontestablement au sommet du rap américain, preuve de l’existence d’une certaine méritocratie qui chanterait les louanges d’un des rappeurs malgré tout toujours aussi prodigieux. Non tout est loin d’être perdu pour « petit bébé ». Le morceau avec Veeze et 42 Dugg, les morceaux de l’album embrassant les sonorités Détroit montre qu’il aura encore de la bouteille tant qu’il ne se déracinera pas de la scène underground. Lui aussi l’a bien compris, l’avenir de la trap ne se trouve plus dansons berceau.

Gunn dans le clip de « One Call » (Crédit : Spike Jordan)

Dès fois je me lance plein de mélancolie Without Warning ou Savage Mode et je me demande comment 21 Savage et Metro Boomin ont pu en arriver là. Entre celui devenu assommant au micro et celui l’étant devenu derrière son clavier, 2022 aura été la preuve de l’apathie qui les gagne. On pourrait même se demander qui est le plus vieux entre Nas et 21 Savage sur leur collaboration. 21 Savage essaye malgré tout de se faire la peau jeune grâce à son pote Drake sur Her Loss mais chose assez exceptionnelle pour le notifier, il arrive à se faire écraser sur des morceaux rap par le lover boy de Toronto en 2022. À peine présent sur un quart du projet, ce qui est peu disons le pour un projet collaboratif, 21 Savage débarque avec son flow nonchalant qui ne fait plus de lui le rappeur menaçant d’il y a quelques années mais juste un rappeur dont la flemme et visiblement la fatigue se font bien trop ressentir. Le deuxième duo n’est pas épargné non plus. Marqué par une arthrose artistique, il y a bien longtemps que Metro Boomin ne m’impressionne plus, faisant tout sonner comme des morceaux retrouvés dans des disques dures vieux de Not All Heroes Wear Capes que le producteur aurait recyclés faute d’inspiration. Mêmes accords de piano plaqués, même drumkit depuis 5 ans, même roaster d’artistes, le moi de 2017 s’en serait sans doute réjoui mais là je me demande juste si Metro Boomin s’intéresse à ce qui se fait actuellement. Mais bon, le producteur nous promet des surprises : le retour du désormais ultra-générique Travis Scott et l’apparition du trop souvent ennuyeux Don Toliver. Le premier est incapable de faire don d’une bonne performance à l’exception de Niagara Falls, connu de tout le monde depuis 2 ans. Le deuxième est quant à lui censé insuffler un vent de fraicheur mais réitère la même formule que depuis 4 ans qui montre ses limites quand il ne s’agit pas d’un refrain (chose qu’il maitrise cela dit). Il faut définitivement se faire à l’idée que Metro Boomin est aussi dépassé dans sa manière de faire que d’écouter de la musique se confondant encore un peu plus dans sa propre caricature où seule la nostalgie qu’elle procure lui offre encore une forme de pertinence aux yeux du public. Il peut également remercier les deux vétérans Thugger et Future Hendrix pour leurs performances remarquables égayant un petit peu un album aux prétentions immenses bien vite passé à la trappe. Là encore, une première place au Billboard et un démarrage record sur Spotify permet de balayer la poussière sous le tapis. Il sera tout de même bientôt le moment de questionner la juvénilité de « Young Metro » qui n’aura jamais été aussi proche de prendre sa retraite par la petite porte.

21 Savage et Metro Boomin pour la cover de « Savage Mode II » (Crédit : John Canon)

Au-delà d’albums insipides chez les gros noms d’Atlanta, c’est surtout une ville qui a connu ses heures les plus sombres . Migos qui se sépare avant qu’Offset se mette à faire un coup sur deux un featuring excellent puis un singles solo Tik Tok indigeste  (on parle du même Offset qui mettaient des patates de l’espace dans la foule fut un temps). Puis coup de massue en se réveillant un matin de novembre où l’on apprenait circonspect la mort de Takeoff signant irrévocablement la fin d’une des ères les plus emblématiques d’Atlanta et de la trap. Impossible désormais de ne pas décrocher une larme en entendant un « Momma » ou un « skrr » lâché dans un clip exclusif de World Star Hip Hop. Pourtant à l’inverse de la tendance générale, Takeoff et Quavo revenait tâtonner ce qui faisait la gloire de Migos. Ajoutons à cela les morts de Trouble et Lil Keed, le deuxième décédant juste après que son frère Lil Gotit sorte un album et définitivement Atlanta décidait cette année de jouer sur nos cordes les plus sensibles. 

Je ne pouvais pas parler du marasme de la ville de Géorgie en omettant celui qui a fait ses plus belles heures : ce bon vieux Young Thug. Il ne faut pas oublier que six mois plus tôt, chacun y allait de sa spéculation autour d’un post Instagram étrange. Slime Season 5 ? Un nouveau morceau ? Une nouvelle compilation ?  Tout le monde s’attendait à un retour tonitruant de Thugger et aussitôt la damné loi RICO devait briser nos rêves et saborder tout le YSL. On rentrait alors dans un feuilleton judiciaire où les experts en criminologie et les avocats qui avaient passé la barreau sur Twitter ajoutaient chacun leur petit commentaire sur la situation. Ironie à part, c’est un drame pour quiconque comme moi ne jurait que par la trap d’Atlanta et Young Thug à un moment de leur vie. Nous laissant un peu tous orphelin, je n’ai eu de cesse de retourner dans la discographie de Jeffery Lamar Williams en me remémorant les trajets en bus rythmés par les pads mélodieux, les synthétiseurs criants et les basses rebondissantes et grésillantes des différents Slime Season. Si plusieurs membres de YSL ont pu sortir, Young Thug a l’air bien plus mal embarqué. Il grince les dents et nous on se mord les doigts. Mais on ne s’arrêtera pas de lancer des « Free Thug » aléatoirement et de marmonner « Fuck a jail shit » en espérant peut être désespérément une conclusion positive, ce qui semble manquer atrocement à Atlanta ces derniers temps.

Mais ne vous fiez pas forcément à ma nostalgie morose et ma déprime chronique. Je n’ai pas uniquement broyé du noir cette année à l’évocation d’Atlanta. Des plus éminents trappeurs aux jeunes pousses à peine sorties de terre,  il y avait de quoi adoucir sa peine avec quelques envolées venues sauver les meubles.

Mentions honorables :

Future – I Never Liked You

Je continuerai de mener ma croisade contre ceux qui considèrent Future, aka le Trap God, sur le déclin. Je leur répondrai uniquement en citant Hendrix lui même : « Don’t play ’bout the legacy ».

Babydrill – Drill Season

Il faut espérer qu’un juge n’entende pas Drill Season auquel cas la Loi RICO ferait une nouvelle victime. Un projet qui sent la fumée des crissements des pneus et des barillets. Bref, régressif comme on aime.

Young Nudy – EA Monster

Littéralement un des mes albums favoris de l’année. Si son cousin rend une pale copie en 2022, Young Nudy grâce à Pierre Bourne et Coupe marche toujours autant sur l’eau.

Tony Shhnow – Reflexions

Prenez Lil Wayne, Lil B et Chief Keef et vous obtiendrez Tony Shhnow. Pure produit d’un rap alimenté par Internet, il se mue dans la peau d’un atlien venu mettre un coup de plumeau sur la plug.

Jeezy & DJ DramaSno Fall

Un album qui sent bon le bicarbonate de sodium et les trap houses envahies de rats et de cafards du fin fond des quartiers d’Atlanta. La voix d’entité divine maléfique alliée aux productions sombres et aux hurlements assourdissants de Dj Drama font, de facto, un des meilleurs albums d’Atlanta de 2022.

Ceo Trayle – HH5

Quand le masque de l’horreur tombe, on y trouve derrière une peine exprimée à coeur ouvert, chantée par une voix aussi torturée que son auteur. Jouant sur ces différentes facettes, Ceo Trayle continue d’expier ses vieux démons et traumatismes dans une musique toujours aussi angoissante et mélancolique.

Article écrit par Victor.

(Crédit visuel bannière : Paul Rousselet / Sinmoteur)

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