DU PAIN ET DES DATAS

2022 se clot avec un constat quelque peu déprimant : j’adore la data. Vraiment. « Les hommes mentent, mais pas les chiffres », disait un grand homme. Internet nous donne chaque jour une manne de données, d’informations, de chiffres incalculables, dans tous les domaines. Le graphique semble être devenu le nouvel art moderne, et l’on rivalise de courbes, d’infographies, de diagrammes pour démontrer… un peu tout et n’importe quoi, en se basant sur des données pas toujours très fiables – ni très éthiques. La musique, en particulier, n’y échappe pas. Et comme je le disais, j’adore la data. Je suis le genre de dégénéré personne qui s’est fait son profil last.fm pour étudier les évolutions des courbes d’écoute, le nombre de replays sur un album, les pourcentages de genres écoutés, je fais des tableurs Excel de suivi des écoutes et des recommandations qui me sont faites…bref, je suis une personne chiante. Mais comme le disait Mark Twain, écrivain à qui l’on doit Tom Sawyer « Les chiffres ne mentent pas, mais les menteurs adorent les chiffres ».  Lorsque j’ai commencé à utiliser last.fm pour suivre mes écoutes avec plus de précision, mon idée était également assez simple : voir s’il existait une réelle corrélation entre ce que je “pensais” écouter et ce que j’écoutais “réellement”. Est-ce que la statistique, si on l’applique à soi-même, est un si bon reflet de nos goûts ? 

Et on en revient à cette citation : en 2022, selon les chiffres, j’ai avant tout écouté du rap français. Pourquoi ? La réponse est assez simple : sur les 28 602 écoutes de cette année, environ 45% ont été consacrées à des artistes de rap, français et américain. Et parmi ces 45% : So Vladdy d’Implaccable

J’ai pris une sacré claque a ma première écoute de « Mon Hitter il fait un bad » pour une raison simple : l’efficacité du sample. Car c’est bien là qu’Implaccable à réellement su s’imposer comme représentant de la Jersey Drill en France. Que ce soit Sia, Mac Demarco, ou le générique de la série espagnole Mas Sabe el Diablo, les samples font partie intégrante de son univers musical. Pour avoir vu de mes propres yeux une salle entière chanter « Accroché à ton Port » de Fanny J et Mokobe à l’un de ses concerts en introduction de Tracs Fanny J, il est clair que ceux-ci jouent une part importante dans son succès. So Vladdy est un album varié, porté par l’énergie et le timbre de voix rauque et narquois d’Implaccable, qui invite également ses compères sur le projet, notamment Ricky Bishop sur le très Carti-esque « Busy ». 

Et pour autant, est-ce qu’à part Implaccable, j’ai vraiment retenu grand-chose en rap français cette année ? Hors des statistiques, en creusant dans ma mémoire, Maison Suave d’Eloquence a été un de mes moments phares de l’année. Le rappeur du 91 se bonifie avec l’âge, toujours sincère et motivant, ancré à la réalité. Sur des samples de jazz et de soul, le « descendant d’esclaves et de pharaons d’Egypte» rappe la négritude et la truanderie, avec une verve et une gouaille inégalées. Connecté internationalement comme un bon trafiquant, il invite même As de Marekage Streetz, groupe légendaire de Genève, sur l’un des morceaux du projet. En parlant de Genève, les inénarrables Abi2Spee et Yung Tarpei ont sorti l’album collaboratif Nouveau Monde, porté par les beats de Conan Le Gros Barbare. L’album est un fier représentant du rap de Genève, avec ses références propres , qui vont des Pâquis au Quai 9, du barbecue au bord du Rhône à la Plaine de Plainpalais – la fameuse Planète Rouge. Inspiré tout autant par la musique des Coke Boyz que par le rap de leur ville, le duo transforme les bords du Lac Léman en East Coast, et la ville de Calvin en NYC. J’en arrive donc à ce constat, osé, mais assumé: Yung Tarpei et Abi2spee, ce sont French Montana et Max B s’ils étaient des citoyens de la Confédération Helvétique. 

So La Lune n’est déjà plus un rookie, ses projets parlent pour eux-mêmes. Sur Fissure de Vie, il reste en terrain connu et livre des performances toujours touchantes et mélodiques en privilégiant «la guitare ou le piano ». Lui aussi est un paradoxe dans mes statistiques : c’est l’un de mes artistes les plus écoutés de l’année, et au final, comment pourrait-il en être autrement ? Outre le fait qu’il a sorti en 2022 trois projets (le dernier en date avec Amine Farsi est sorti dans les arrêts de jeu de décembre), il s’est fait une spécialité dans la productivité. Des EPs courts, 5 titres, envoyés à intervalles réguliers pour occuper le terrain. Et au final, si un album, on ne le réécoute que peu, sur des EPS de 5 titres, la replay value grimpe en flèche. De quoi venir faire pencher un peu la balance des statistiques. 

Cela dit, loin de moi l’idée de reprocher à des artistes leur productivité, quand certains se sont fait une spécialité pour disparaître des radars et revenir un peu par surprise avec un projet. C’est le cas de Zonard Des Etoiles de Nessbeal, sorti en début d’année. Arides comme le désert du Sahara, Nessbeal et ses constats implacables (non, pas le même qu’avant) sur l’humanité et sa capacité à s’autodétruire pour des raisons futiles m’ont accompagné tout au long de 2022. Et pour conclure cette parenthèse très francophone, j’ai tourné mes oreilles en fin d’année du côté de Tours. OB! Oblomov est un nom connu des amateurs de rap français underground, puisqu’aux côtés de Youno, il a formé le duo Les Chimistes. De retour avec un projet sobrement nommé OB! Oblomov, le tourain slide sur des productions boom-bap avec aisance et panache. Et, comble du plaisir, on retrouve sur l’excellent «Balle dans la chambre » Zekwe Ramos, qui livre un rap Tarantinesque et l’un des couplets de l’année, sur une prod drumless que n’aurait pas reniée Boldy James.  

Pour citer H Jeune Crack, l’un des grands espoirs du rap français en 2022, « J’déteste les Etats-Unis, mais j’suis matrixé par les Etats-Unis ». Cette grande nation déjà décadente a décidément le monopole des concours les plus idiots, des millionnaires fous de l’IT (désolé l’Afrique du Sud, un seul c’est pas assez), du système médical le plus incompréhensible du « Monde Libre » et du « C’est pas nous qui avons donné des armes à ce dictateur », mais surtout du rap. 

De mon propre aveu, je m’étais désintéressé de l’actualité du rap américain ces dernières années ; je suivais vaguement les sorties au rythme des recommandations d’amis et de Spotify. La sortie en début d’année de FACE de Babyface Ray est venue me remettre dans le bain de la meilleure des manières, au point que si je devais retenir un album de rap US cette année, c’est lui.  Et en même temps, avec un opening aussi puissant que « My Thought/ Pop’s Prayer 3 », qui sample «Apologize» de Timbaland, FACE avait tout pour me plaire. Le timbre de voix de Babyface Ray, son aisance sur les productions de Southside, Rose ou encore Yung Lean (oui.), l’équilibre parfait entre vulnérabilité et bravade dans ses textes… Tout vient cimenter la place du rappeur comme l’un des piliers du Detroit Rap. La Deluxe de Face, qui vient augmenter l’album de 6 morceaux dont l’excellent « Family > Money », et M.O.B. , deuxième album sorti en décembre, en sont deux preuves supplémentaires. 

L’une des icônes d’une autre ville est également venue faire sa livraison de l’année. I Never Liked You de Future remplit parfaitement le cahier des charges, et étant donné que le cahier des charges de Future implique des histoires de coeurs racontées avec détachement, un égo surdimensionné qui cache une réelle quête d’amour, et un rôle de parangon de la masculinité toxique pris cette fois-ci à reculons, l’album est une réussite. Big Pluto s’offre des nouveaux flows sur des productions qui, elles, restent bien classiques et sont taillées pour les tubes, le natif d’ATL se montre toujours aussi consistant et précis dans ses propos. Vince Staples, lui, n’a pas le cœur brisé par les femmes, mais bien par son environnement. Ramona Park Broke My Heart , “suite” de Summertime ‘06, est l’apogée du travail du rappeur, à mi-chemin entre le film de blackxploitation et le biopic. Mention spéciale à « EAST POINT PRAYER », où Lil Baby semble littéralement marcher sur l’eau sur une superbe production de Kenny Beats. Voilà un album qui, pour le coup, n’a pas bénéficié chez moi de nombreuses réécoutes, mais dont le propos et la musique m’ont touché. Il y a dans la sincérité presque fataliste de Vince Staples, dans sa fausse désinvolture, une expression percutante et directe de la violence et de la tristesse générée par la vie de gangster. « Fuck gangsta rap » a toujours été l’un des leitmotiv du natif de Long Beach, qui personnifie les armes à feu, les billets et sa relation à cette violence tout au long de l’album. 

Le revival du boom bap et des prods drumless au début des années 2010 a donné naissance à toute une génération de producteurs diggers de samples, qui proposent des beats lancinants et parfaitement découpés. Et pour le coup, en trackant les albums qui pourraient correspondre à ce genre, c’est finalement lui qui se taille la part du lion de mes écoutes Rap US de l’année. Nicholas Craven, producteur canadien (je sais, je triche), en est l’un des plus fiers représentants. Celui qui veut être reconnu comme l’un des meilleurs artistes hip-hop de tous les temps est en bonne voie. A son projet avec Boldy James Fair Exchange, No Robberies, j’ai préféré Craven N 3, tape sur laquelle on retrouve Stove God Cook$, le susmentionné Boldy James, mais aussi Navy Blue et le Connaisseur Ticasso, légende du rap québécois, qui livre d’ailleurs l’un des meilleures performances de l’album. Et alors que la fin d’année approchait et que j’allais me résoudre à relancer encore une fois It’s Almost Dry de Pusha T, album que je mentionne surtout parce qu’un morceau réunissant à nouveau Pusha T et son frère No Malice y figure, est sorti HERBERT. Ab-soul a toujours eu une place particulière dans mon cœur, l’underdog de T.D.E. ayant toujours fait preuve d’une sincérité et d’une honnêteté dans ses textes en même temps que d’un goût prononcé pour ce que j’appelle le rap de battle : des punchlines qui relèvent du jeu de mot, et surtout du bon mot et de fulgurances d’esprit. HERBERT, c’est aussi et surtout un album autobiographique, le récit de la vie d’un rappeur qui a combattu la maladie, la dépression, une tentative de suicide et qui s’était un temps perdu dans le complotisme, s’isolant de ses proches. Le morceau éponyme, produit par James Blake, synthétise cette avancée, à la manière d’un « Book of Soul» 2. Il peut d’ailleurs se targuer d’avoir sorti avec « GANG ‘NEM » mon morceau de rap US préféré de l’année. Il ramène pour l’occasion Fre$h, rappeur actif depuis 2009, que je ne saurais vous conseiller d’aller écouter. 

Mais ma claque anglophone de l’année est venue d’Angleterre. J’avais, lors de ma chronique d’Alpha Place du londonien Knucks, misé sur le fait qu’il serait probablement mon album favori de l’année. Et malgré d’excellentes sorties, force est de constater que ma prédiction était la bonne. Le londonien vise juste à chaque morceau, entouré d’un casting de choix, et le producteur/musicien/saxophoniste/génie Venna apporte une cohérence à l’intégralité du projet avec ses cuivres. Accompagné de nombreux invités issus de la scène anglaise (Sainté, SL, Lex Amor…), Knucks livre l’un des projets les plus aboutis de l’année, tant dans ses textes que dans ses productions. Son concert à La Place lors du Pitchfork Festival Paris fut l’occasion pour Knucks de défendre son projet devant un public acquis à sa cause, accompagné de son compatriote Sainté. Pour moi, ce fut l’occasion de remplir mon rôle de groupie en ne tarissant pas d’éloges dans un anglais approximatif auprès de l’artiste. On ne se refait pas… 

Au final, ils sont là, ces fameux 45% de rap de l’année. Résumé en quelques albums, qui ne sont d’ailleurs même pas tous dans le top réalisé par last.fm. Alors, quelle valeur ont ces statistiques d’écoute ? Elles n’influencent pas mon ressenti, tout au plus me permettent t-elle d’assurer un suivi à la place de mon cerveau. Parce que n’en déplaise aux datas, ce que mon cerveau a retenu, cette année, c’est aussi une surproduction dans le domaine musical et trop peu de temps pour digérer des albums. De facto, j’ai préféré accorder du temps à des albums qui m’avaient été recommandés par des ami.e.s, des collègues, des musiciens ou par Bandcamp, sources intarissables de découvertes. L’algorithme humain est finalement celui qui est le plus prompt à nous faire tomber sur de belles pépites. 2022 a ainsi été l’opportunité pour moi d’ouvrir de nouvelles mines et de digger dans des domaines que je connaissais moins, mais aussi de renouer avec le sacro-saint metal, une musique qui s’accordait plutôt bien à l’esprit de 2022.

La science-fiction et l’anticipation nous promettaient des voitures volantes, de nouveaux moyens d’expression, un système visant à unifier les peuples et des énergies propres et renouvelables. A la place, monter dans une Tesla à conduite automatique peut vous mener vers l’accident dans 70% des cas , et nos guerres du pétrole sont désormais devenues des courses contre la montre pour le droit de polluer. Chaque jour fait un peu plus douter de la pertinence de nos systèmes politiques, les quelques méthodes d’opposition fournies au peuple se heurtant (aux sens propres et figurés) aux réponses musclées et convaincantes de l’Etat. Jusqu’à mai 2022, on compte 6003 signalements de violences policières pour 1100 enquêtes ouvertes, avec à la clef 84 décisions administratives. Je vous épargne le pourcentage de pourcentage : ça fait peu, et dans ces cas-là, la data, ça fait peur. Saupoudrez tout cela d’un conflit armé aux portes du pays et d’une montée globale du fascisme partout dans le monde, ajoutez-y un climat qui se fait le reflet des activités industrielles humaines. Difficile, en son âme et conscience, d’être satisfait de l’état de celui-ci, quand bien même on y vit dans un cadre relativement protégé. 

Et pourtant, si on en croit Birds In Row, il y a encore de l’espoir dans tout ça. La France a une place de choix dans la scène metal, et particulièrement dans le screamo et le hardcore. Émouvant, poétique, politique aussi, le screamo français est souvent cité en exemple, et Birds in Row en sont les plus fiers représentants. Avec Gris Klein, les lavallois proposent un album émouvant, mélancolique, sombre… mais aussi porteur d’un espoir : celui du changement, du renouveau, de l’évolution vers du meilleur. Un discours cohérent avec la posture du groupe, résolument engagé, et qui se traduit par des prises de paroles fortes et saluées lors de leur concerts. Rares sont les groupes capables de tirer des larmes en live, surtout dans le metal, et pourtant, lors de leur date au Trabendo, des pleurs discrets pouvaient s’apercevoir sur les visages de certaines et certains. Un gage de qualité, et la preuve s’il en est que le groupe a réussi son pari : ravir les oreilles pour émouvoir les âmes. 

C’est ce que j’attends d’un groupe de metal, quel qu’il soit : me faire ressentir des émotions, que ce soit de la haine, de la joie, de la tristesse, de la colère. D’où mon obsession pour l’album Aveilut du groupe de death metal progressif Scarcity, qui traite du deuil et de la perte dans la culture juive. Technique, sinueux, le son de Scarcity est un mur de guitares, dans lequel perce à de rares moments des instants de calme. Entièrement composé et enregistré au cours des deux années de pandémie, ce contexte morbide et pesant se ressent dans l’album, dédié à deux proches du frontman décédés au cours des 3 dernières années. 

Être auditeur de metal et personne racisée, c’est une situation qui peut parfois s’avérer complexe en matière de cas de conscience. Le black metal, un de mes genres favoris, est tristement connu pour ses accointances avec l’extrême-droite et s’est taillé une part de sa réputation sur les crimes commis par des membres des groupes fondateurs. Mais les islandais de Misþyrming, eux, ne sont – à ma connaissance – pas nazis et n’ont commis aucun autre crime que celui d’être venu assassiner la concurrence en toute fin d’année avec Með hamri. Leur black metal mi-atmosphérique mi-épique est une excellente porte d’entrée dans le genre, à la fois abordable et extrêmement complet.L’album est rempli de riffs, de solos et de séquences exceptionnelles, et je souhaite à ce groupe de devenir riche. Hostile Architecture, du groupe américain Ashenspire, a réuni 9 musiciens – pour certains issus d’autres formations affiliées au genre – pour produire un album à mi-chemin entre black metal, dark jazz, folk et musique ritualiste. En résulte une musique avant-gardiste, mélange de multiples genres, surprenante mais toujours cohérente. Le groupe maintient un contrôle constant, et sait jouer de ses inspirations et des solides compétences de chacun de ses membres pour proposer une expérience musicale déroutante et bienvenue ! 

Dans un tout autre genre, j’avais mis Chat Pile et leur noise rock dépressivo-cynique  à l’honneur dans le bilan d’août 2022, mais j’en remets une couche aujourd’hui ! God’s Country, c’est presque Nietzschéen, tant le nihilisme du philosophe résonne dans les accords distordus et les hurlements mi-désespérés mi-enragés du chanteur. Une écoute pour se rappeler que le rêve américain s’approche désormais plutôt d’un cauchemar, rythmé par des incursions noise de sonorités d’usine, des riffs torturés et des rythmiques presque maladives par moment. Un album aux allures prophétiques, où l’on passe de l’abattoir de la grande distribution au canapé d’un fumeur de weed en plein bad trip.  

En cohérence avec les vagues de chaos mondial, 2022 fut aussi l’année où j’ai recommencé à écouter du punk et du metal hardcore. Ces deux genres résonnent particulièrement en moi, puisqu’ils correspondent à des périodes marquantes de ma vie : le passage de l’enfance à l’adolescence et de l’adolescence à la vie d’adulte. J’ai avec joie retrouvé mon âme de skateur de 14 ans à l’écoute de l’album No Pressure du groupe de revival punk rock No Pressure. C’est puissant, dansant, punk à souhait, les refrains se chantent en cœur le poing levé. Rendre de nouveau “cool” le punk rock en 2022, la tâche méritait d’être relevée, et le groupe s’en est chargé à coups de power chords et de rythmiques dignes de la BO d’un Tony Hawk Underground 2.. Un de mes meilleurs souvenirs de concert de 2022, tant l’énergie de Parker Cannon, leader du groupe et chanteur dans The Story So Far, est communicative et inspirante.

Bien plus sombres, les écossais de Mourning ont livré avec Disenlightement l’une des très grosses frappes de l’année, à mi chemin entre hardcore négatif de Kickback et d’Archangel, les riffs metalcore de Caliban et le black metal d’Immortal ou d’Inquisition. La maestria des membres du groupe, qui livrent un album varié, clairement dédié à la bagarre, mais qui se permet de ralentir le rythme lors d’interludes dungeon synth savamment placés dans les pistes. Ce nouveau projet les fait rentrer dans la catégorie des grands, après des premières sorties remarqués dans la scène hardcore. Le groupe est signé chez Streets Of Hate, un des labels les plus intéressant des 5 dernières années, dont l’intégralité du roster propose des albums de très bonne facture. A l’instar, d’ailleurs, de Triple B Records, à qui l’on doit cette année l’album de No Pressure, mais également ceux de Gridiron, Mindforce et Life’s Question. Ce dernier, s’il n’a pas été une écoute constante de l’année, a rythmé l’intégralité de mon été. Dans Les riffs accrocheurs de World Full Of…, les solos de guitare au milieu des breakdowns, les alternances entre le chant éraillé du vocaliste et les chœurs de la guitariste contribuent à donner à l’album un souffle presque épique. Le hardcore se caractérise avant tout par l’énergie dégagée par un groupe sur album ; en gros, est-ce qu’en allant les voir en concert, j’aurais l’impression d’avoir couru un 20 kilomètres au bout de 3 morceaux. Nul doute que les concerts à venir du groupe seront de belles séances sportives, étant donné le dynamisme et l’efficacité qui se dégagent des 11 titres !

Et puis, il y a tout le reste. Comme je l’ai dit, 2022 fut pour moi une année propice à la découverte, ou à la re-découverte de genres que je n’écoutais que trop peu. La musique électronique, en particulier, s’est à nouveau régulièrement invitée dans mes écoutes. A ce titre, impossible pour moi de ne pas parler de l’EP TW20 50  du rappeur d’origine Kenyane KayCyy, qu’on a retrouvé au cours de l’année sur les albums de Kanye West et de Fivio Foreign, le jeune de 24 ans ayant été un des poulains de Ye avant que celui-ci ne pète les plombs. Particularité du projet : Gesaffelstein, producteur et DJ français connu pour son travail avec Kanye West ou The Weeknd, mais également pour ses multiples EPs et albums solos, se charge de l’intégralité de la DA et des productions. L’alliance entre la voix aiguë, chaude et mélodieuse de KayCyy et les productions minimalistes, froides et synthwave de Gesaffelstein fonctionne parfaitement, les deux artistes parvenant sans peine à trouver l’équilibre parfait. Sur les 3 morceaux que compte l’EP, aucun n’est à jeter. THE SUN est toutefois pour moi le titre phare du projet. Le refrain mélodieux de KayCyy, ses métaphores spatiales pour parler de l’amour et du manque et la production de Gesaffelstein forment un triangle d’or, rendant le morceau aussi brillant que les habits des deux artistes dans le clip. Si l’album qui a suivi plus tard n’a pas su me convaincre, ces 3 titres sortis en mars m’ont en tout cas donné envie d’écouter plus de voix sur des productions électros, une envie que 2022 m’a largement donné l’opportunité de satisfaire. Le projet, aussi court soit-il, finit sans problème dans le top 10 de mes écoutes de l’année, preuve qu’au final, la longueur importe peu. 

L’un des freins à mes écoutes de la musique électronique est que j’ai souvent, hors du cadre de la noise, de l’ambient ou de l’indus, l’impression d’écouter une musique qui n’est faite “que” pour la fête. Il me semblait en effet difficile de ressentir de la nostalgie, de la mélancolie ou une forme de tristesse et de spleen lorsque j’écoutais de la club music. Vices, de Weiland, est venu faire évoluer plus que largement cet avis. Je connaissais l’artiste pour ses productions plugg et pour son travail avec Yeät. Dans Vices, la plugg et le DMV flow cèdent place à de la drum&bass, de l’italodisco, de la house et de la synthpop. Le titre et la cover de l’album sont équivoques : Weiland combat au long de l’album ses vices. L’artiste livre un album fait pour celles et ceux qui pleurent dans le club au rythme d’hymnes à la gloire du corps féminin, des substances chimiques et alcoolisées, et qui essayent de recoller les morceaux de leurs égos brisés. Cette recherche d’émotion dans la machine m’a également porté vers Actual Life 3 de Fred Again…, qui m’a offert de beaux moments de contemplation nostalgique aux sons de synthés et de samples de voix me rappelant tantôt une version pop de Jamie XX, tantôt un croisement entre Tiesto et Burial (avec toutes les qualités des deux et aucun de leurs défauts). 

Mon appétence pour le metal m’avait déjà poussé vers l’écoute de groupes et albums de noise, d’électronique aux sonorités industrielles et de musique ambient. Le kenya Slikback a su, au cours de 2022, capter mon attention avec de nombreux EPs et projets. Son album Kekkan, sorti en fin d’année, synthétise sa musique : des 808 sur-compressées et distordues, des rythmiques issues tout autant de la club music de Detroit que du gqom sud-africain, des synthés qui auraient leur place dans un festival de hardtek et des incursions industrielles et noises, cliquetis métalliques donnant l’impression d’être dans le ventre d’un sombre engrenage. 

Une année 2022 bien remplie. Peut-être même un peu trop, et forcément, de nombreux artistes manquent à l’appel au moment du bilan. Ce que les statistiques et la data ne font pas, par définition, ce sont des choix. Elles se contentent de se reposer sur du calcul pur et dur pour proposer une vision “irréfutable” puisqu’on le rappelle : les hommes mentent, mais pas les chiffres. L’auditeur, lui, n’est pourtant pas le robot qu’imaginent les plateformes de streaming et logiciels de tracking. Bien sûr, il peut devenir un peu paresseux, se contenter de ce qui lui est proposé chaque jour et s’appuyer uniquement sur l’algorithme et le nombre de likes sur un tweet pour décider du nouvel artiste à suivre. Mais l’auditeur sait aussi se faire convaincre de la qualité d’un projet quand bien même il se refusait à écouter l’artiste, passer quelques heures à creuser sur internet pour dénicher une perle rare, ou même échanger avec le seul collègue auditeur de rap de votre taf. Bref, la data peut faire ce qu’elle veut, l’auditeur toujours de meilleures manières de découvrir, d’apprécier et de partager sa passion pour la musique, au-delà des chiffres, puisque l’auditeur, lui, n’est qu’un homme. 

Article écrit par Piwi Longuevoie.

(Crédit Visuel bannière : Paul Rousselet / Sinmoteur)

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