UNE ANNÉE DERRIÈRE LES PLATINES

Malgré l’effervescence accrue des webradios spécialisées comme Dulab ou Hotel Radio Paris, j’ai souvent été assez surpris du peu d’intérêt que suscitaient les DJ Mixes en général (je parle bien évidemment des mixes réalisés par des artistes, des créateurs et musiciens à part entière, non aux simples compilations de singles). Si on s’intéresse aux scores d’écoute, un grand média spécialisé dans l’électronique comme Résident Advisor et ses RA semble s’approcher des 50 000 écoutes en moyenne par publication. Les scores des meilleurs albums en cette fin d’année, quant à eux, se calculent en plusieurs centaines de milliers. Dans mon entourage, je n’ai pratiquement aucune personne qui écoute ou semble même savoir que cela est – encore – une possibilité en streaming. Cependant, mes arguments peuvent vite être contredits quand on sait que des plateformes spécialisées comme Mixcloud ou les radios les plus populaires comme NTS ou BBC Radio 1 enregistrent plusieurs millions d’écoutes par mois. Mais la question mérite d’être soulevée : pourquoi le public n’écoute pas ou peu de mixes, hors des clubs ou festivals ? Une réponse peut-être que le DJ mix reste associé à un seul style de musique, la musique électronique, alors que les DJ ont depuis longtemps franchi les frontières musicales et font preuve d’une curiosité sans limite dans leur créations et propositions.

Dans un monde « technopoly », pour reprendre l’expression de Neil Postman, où l’on accroît en permanence la quantité d’informations disponibles, le temps est devenu un outil si précieux que son utilisation doit être soigneusement réfléchie. Le DJ mix ne semble pas trouver sa place dans l’effervescence de musique qui sort chaque vendredi. L’auditeur ne semble plus avoir le temps d’écouter un mix de deux heures alors qu’il peut basculer selon ses souhaits entre les différentes tracks d’un album / single sorties récemment et de fait, être maître de son temps selon son humeur. Pourtant, s’arrêter un instant, accepter d’être surpris, s’aventurer et se laisser bercer dans les territoires de la création musicale jusqu’alors inconnu, est merveilleux. Le DJ mix peut remplir ce rôle et permettre cette ataraxie.

Ce qui est beau quand on écoute un mix, c’est la manière dont on conçoit le temps. Le temps devient subjectif, notre conscience à l’écoute de ses sons et bruits se définit par une durée propre. Lorsqu’on écoute un mix (à la différence d’un album, où la tracklist est souvent dévoilée en amont), nous ne savons et ne connaissons généralement rien de ce qui va suivre, nous sommes plongés dans un univers nouveau où nos sens s’éveillent au fur à mesure et captent progressivement chaque détail sonore. Nous nous perdons dans un autre espace temps pour mieux nous retrouver. Cela pourrait même s’apparenter à une sorte de pause méditative. En plus de la qualité intrinsèquement formelle des mixes, cela constitue un efficace moyen d’évasion . La musique remplit bien évidemment déjà ce rôle, mais un mix créatif l’amplifie encore. On pourrait presque parler du mix comme Roland Barthes le fait du cinéma dans En sortant du cinéma : une sorte d’hypnose, qui nous isole, nous lie avec un imaginaire et qui fait de notre corps « quelque chose de sopitif, de doux, de paisible » à condition de s’y laisser plonger.

Si l’on se penche un peu du côté des mixes de 2022, on constate comme chaque année le nombre immense de mixes proposés par différents magazines et radios. De grands noms ressortent, accompagnés d’autres plus petits, la sélection n’est bien-sûr pas exhaustive. Je me suis particulièrement intéressé à ceux que j’ai trouvé les plus innovants, ceux qui ont réussi à maîtriser l’art très souvent négligé du DJ Mix. 

Évènement organisée par VẤP CỤC ĐÁ à Saigon. (Source : Instagram du collectif)

Trop souvent sous-estimée dans la musique électronique, l’Asie de l’est s’affiche comme l’une des scènes les plus innovantes. Les labels et collectifs se multiplient aux quatre coins de la région. À Saigon, le collectif et label Nhạc Gãy promeut fièrement l’underground électronique vietnamien. Avec plusieurs autres collectifs, ils ont créé VẤP CỤC ĐÁ, et offrent depuis plus d’un an des soirées mêlant mode, art et dance music expérimentale.

TRUANCY VOLUME 294: DISKONNECTED

2 000 kilomètres plus loin, Diskonnected s’impose comme l’une des nouvelles têtes de l’ambient techno. En 2009, il co-fonde le label Smoke Machine, avec la volonté de faire renaître les scènes taïwanaises d’avant-garde et de les ouvrir au monde entier. Avec chaque année son propre festival à Taipei et une série de podcasts avec les résidents de Smoke Machine, Diskonnected et son label fournissent un point de vue unique à ceux qui souhaitent s’intéresser à la musique électronique d’Asie. Pendant les deux années de pandémie, ce DJ est allé fouiller sur Discogs de la House music des années 90 passée aux oubliettes. Invité par Truants pour sa série « Truancy », le mix proposé est le fruit de cette recherche. C’est un mélange riche entre house, dance music et techno, tout en gardant un caractère à la fois planant et éthéré. Diskonnected dresse le florissant paysage de la musique taiwanaise, actuelle comme ancienne.

SVBKVLT W/ D A N D I & IKKE

Résident sur NTS, le label chinois SVBKVLT, basé à Shanghai et spécialisé dans l’avant-garde électronique, propose chaque mois une heure de voyage dans le futur. Au lieu de chercher dans des genres comme l’hyperpop, sur le déclin depuis quelques temps, les artistes de SVBKVLT préfèrent s’intéresser à la club music, en la déconstruisant comme peuvent le faire des artistes de PC Music tel que A.G Cook ou encore la regrettée SOPHIE. Mon coup de cœur est pour celui paru en octobre et réalisé par D A N D I & IKKE. C’est un mix aux abords assez calme, mais qui monte en intensité à mesure que les minutes passent. Leur mix donne parfois une impression d’être tiré de la bande sonore de Blade Runner tant tout semble à la fois apaisant mais aussi source d’une certaine insécurité.

La musique électronique s’écoute autant qu’elle se vit. La performance de DJ live est l’élément fondamental du DJ Mix. Mais faire face à un public n’est jamais simple. Il faut arriver à le surprendre autant qu’à lui plaire, sans compromettre sa vision artistique. Cette année, Freg Again.. et Loraine James ont excellé dans cet exercice, tous les deux dans des registres très différents.

FRED AGAIN.. – BOILER ROOM: LONDON

Fred Again est en train de devenir une star internationale. Il réussit à produire des tubes sans oublier d’être pointilleux. Le britannique a un certain don pour plaire à tout le monde, et cette « Boiler Room » en est bien la preuve. Son sourire et son énergie sont contagieux, et il manie les ruptures de ton à la perfection. Enregistré à Londres fin juillet, ce mix rassemble tout ce que sait faire de mieux le britannique. Avec son drumkit, ses unreleased, et ses remixes, Fred Again s’amuse autant qu’il nous fait vibrer.

LORAINE JAMES – LIVE FROM CAFE OTO

Situé dans le Nord-Est de Londres, le Café Oto invite chaque semaine des musiciens à se produire. Cette fois-ci, l’occasion était pour Lorraine James. Moins accessible que son homologue anglais, Loraine James a réussi le pari de retranscrire dans son mix ce qui fait d’elle une des musiciennes les plus talentueuses de l’Angleterre actuelle. L’ensemble est minimaliste et superpose les couches sonores afin de créer, à partir de tout type de son, une œuvre texturée et entêtante. Loraine fait apparaître parfois quelques éléments de jazz ou de glitch électronique, tout en jouant avec l’arythmie des mélodies qui défile : c’est tout simplement fabuleux.

TRUANCY VOLUME 289: BRUCE

Les 5 premières minutes du Truancy Volume 289 de Bruce peuvent dérouter. Elles s’ouvrent sur un a capella accompagné de field recording, suivi d’une guitare saturée et d’une sorte d’alarme incendie. Passé cela, Bruce entreprend un voyage surprenant, combinant techno, tech house et breakbeats, avec des touches de rock gothique. Il joue avec l’auditeur, cherche à le déconcerter et lui faire perdre ses habitudes d’écoute. « I wanted to put together a mix of moods, shades and switch-ups that help showcase the breadth of where I like to go while DJing, for it to feel real and not contrived or over ambitious », confit-il à Truants. Bruce n’hésite pas à faire arriver de manière inattendue des glitchs, des basses ou encore des textures de vieilles cassettes. Pourtant, cela n’empêche pas d’éprouver du plaisir à l’écoute tant chaque minute qui passe semble toujours plus imprévisible. C’est un vrai travail d’artisan, un mix abstrait, complexe, à se demander comment Bruce a t-il autant d’idées et comment arrive-t-il en plus à rendre ce tout aussi harmonieux ?

DJ-KICKS : THEO PARRISH

Écouter le mix ici.

Difficile de passer à côté d’une des grandes sorties de cette année : le label !K7 Music a demandé à Theo Parrish de produire un nouveau DJ-Kicks. Lancé dans les années 90, DJ-Kicks est une compilation culte de mixes, une des premières qui a su sortir des nights club pour se faire entendre par tous. Pour cette nouvelle édition, Theo Parrish a décidé de retourner dans une des villes les plus emblématiques de la musique électronique, sa terre d’origine : Detroit. Au programme : une excursion dans la diversité des sons de la ville, à travers 19 titres inspirés. Ce DJ-Kicks est d’autant plus précieux qu’il permet de rappeler l’importance de Detroit sur la scène techno et de mettre en valeur les musiciens, les producteurs et les DJs qui font de Motor City ce qu’elle est aujourd’hui, à savoir un bouillonnement artistique inouï. Comme le dit très bien Theo Parrish :« Detroit creates. But rarely imitates. Why? We hear and see many from other places do that with what we originate. No need to follow. Get it straight. In the Great Lakes there are always more under the surface than those that appear to penetrate the top layer of attention and recognition. ».

JEAN-LUC GODARD: MIXED BY SOUNDWALK COLLECTIVE

Bien qu’il nous a agacé autant qu’il nous a fasciné, cette année s’est éteint l’un des derniers maîtres du cinéma : Jean-Luc Godard. Ces films et sa personnalité éclectique ont autant intéressé et passionné les écrivains et les cinéastes que les musiciens. Pour preuve, on ne compte plus le nombre de références au réalisateur dans la musique, que ce soit avec un extrait du Mépris dans « Nantes » de Beirut ou bien d’une interview chez Nicolas Jaar. Godard lui-même a toujours accordé une grande importance à la musique et au son, comme dans One + One où il filme l’enregistrement d’un des futur classique des Rolling Stone : « Sympathy for the Devil ».

Crack Magazine a invité Soundwalk Collective à rendre hommage au cinéaste. Le collectif sonore New Yorkais compte (ou a compté) dans ses rangs, entre autres, Patti Smith, Nan Goldin, et même le cinéaste à qui il rend hommage. Pour créer ce mix, le collectif a puisé dans les archives sonores de Radio France et de la Deutschlandradio pour les mêler avec leurs propres travaux. La diversité des documents donne naissance à un puissant mélange où toute la personnalité d’un homme aussi complexe que Jean-Luc Godard s’assemble au fil des minutes qui passent. Le collectif réussit à donner une œuvre atemporelle, qui fait coexister le passé et le présent. Cela peut sembler indigeste à bien des égards (c’est tout à fait compréhensible pour celui qui n’a pas grand intérêt en la personne de Godard), mais en mêlant field recording, making off, musiques et interviews, Soundwalk Collective propose une réflexion captivante sur la création artistique et l’impact du temps. C’est une mémoire auditive, à la recherche du temps perdu.


RXK NEPHEW : DJ NEPH

Écouter le mix ici.

Rarement un rappeur a été aussi productif. Sur son YouTube, RXK Nephew délivre un son tous les deux jours. Mais ceux qui ne seraient pas rassasiés par ce flux continu peuvent pousser encore plus loin l’expérience. NTS a en effet invité le rappeur à proposer plusieurs shows. Pendant une heure, RXK Nephew passe ses titres en même temps qu’il essaie de se rappeler des paroles. Tout cela entremêlé par des prises de parole au micro saturé inattendues de ce qu’il lui vient à l’esprit. (« DJ Nephew droppin’ bomb »). Toute l’énergie, le génie et la folie d’un homme dans son expression la plus brute (après tout ne faut-il pas avoir un peu tout cela pour être ingénieux ?)

MICHAEL J. BLOOD – 17TH SEPTEMBER 2022

Dépoussiérez votre veille machine analogique, votre TR-808 ou votre clavier Moog. Samplez de la dance music des 70’s, injectez quelques craquements de vinyle usé et vous obtiendrez peut-être quelque chose qui ressemble à 1’heure d’inédits de Michael J. Blood. Producteur de musique électronique signé chez les Anglais de 2 B Real, il est un homme de l’ombre, qui n’apparaît que très rarement et qui n’a livré pour le moment qu’un seul et unique projet. C’est un labyrinthe, une œuvre inclassable qui oscille entre club music, footwork, outsider house et spoken word. Il en ressort 60 minutes hypnotiques et oniriques, ainsi qu’une envie d’y replonger indéfiniment.

5 BONUS POUR TERMINER L’ANNÉE :

ANIMIX NINETY: DEEP CREEP

ISSUES 136 COVER MIX : HESSLE AUDIO

100 ELEMENTS W/ YL

THE TAPE DECK #499

ENSEMBLE 010 – MARINA HERLOP

Article écrit par Arthur.

(Visuel bannière : Diskonnected, Loraine James et Théo Parrish. Illustration : Paul Rousselet / Sinmoteur)

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