LA CALIFORNIE TENTE DE SURVIVRE

Noyé sous une abondance de musique, il est difficile de trouver ce qui mériterait de synthétiser une année si dense. Les périodes de confinements successifs ayant retardé les retours de certains, puis provoqué l’absence des autres, 2022 fut une année de retours. De Kendrick Lamar à Future, Pusha T, ou encore Earl Sweatshirt, nombreux ont été les rappeurs prétendument importants du rap américain à délivrer leur nouveau disque. Il ne s’agit pas ici de débattre de la qualité des comebacks des têtes d’affiche ni de converser de la qualité de la musique de ceux qui ne sont jamais vraiment partis. Le spectre est assez large pour que l’on remarque des tendances que d’autres démonteront. Sous cette abondance, les spécificités priment et les niches semblent se multiplier. Pour être séduit, on s’accroche à ce que le rap peut tant bien que mal nous offrir de nouveau. Une partie de nous a rendu l’âme, puisqu’on pense avoir déjà entendu toutes les histoires qu’il était possible de raconter, et que chaque brin d’originalité est surexploité, jusqu’à atteindre l’indigestion. Pas que la volonté de faire du business avec son art soit une nouveauté, mais plutôt que la volonté d’exceller à travers ce même art n’a jamais paru aussi faible dans la sphère mainstream. Plus que jamais, la fainéantise est un syndrome qui touche ceux qui s’improvisent et s’autoproclament porte-étendard d’une musique qui paraît autant populaire qu’à bout de souffle.

Dans le même temps, la violence prospère, et les souffrances s’accentuent. De Lil Durk à NBA Youngboy, la musique apparaît toujours comme un exutoire pouvant mener en haut des charts. Étant extrêmement influents, la capacité de ces rappeurs à se mettre à nu participe sans doute à décomplexer une génération entière qui partage leur douleur dans un combat quotidien contre les mêmes violences systémiques. Néanmoins, chacun d’entre eux dispose de sa propre histoire, avec ses drames et ses joies. Par le biais de Youtube, ils ont la possibilité de s’approprier leur histoire personnelle et les codes des scènes locales dont ils sont le fruit. Parmi la marée de rappeurs qui avance dans l’anonymat, il en existe encore et toujours certains capables de se démarquer, parfois le temps d’une chanson, parfois le temps d’une longue carrière, en s’installant durablement parmi les architectes d’une identité musicale bien ancrée dans son contexte local. Ici, le rap est d’abord appréhendé comme un passe-temps, un divertissement qui vient pimenter la routine du quotidien. L’honnêteté de la démarche prévaut sur toute vision carriériste de la musique et de ce qu’elle pourrait apporter. L’intérêt que l’on continue de porter au rap américain repose en partie sur l’appréciation de ces scènes locales, dont les liens avec les scènes historiques et parfois la scène mainstream permettent de dresser un portrait on ne peut plus honnête et complet de ce que le rap veut dire en 2022 dans certaines villes des États-Unis.

Quelques régions semblent disposer de ressources inépuisables, la Californie en fait partie. On peut la traverser en long et en large, de Sacramento à San Diego, l’état doré est en constante ébullition depuis maintenant un bon bout de temps. De par sa taille, mais également son gigantesque héritage culturel et son contexte social, la Californie est sans doute l’un des seuls états autosuffisants en matière de rap. La seconde partie des années 2010 a laissé place à ce qui s’apparente au dernier âge d’or californien, insufflé par 03 Greedo ou encore Drakeo the Ruler. Dans le même temps, nous parlons d’une région qui s’avère de plus en plus dangereuse pour quiconque disposant d’un succès populaire et matériel grâce à la musique. Dans cet environnement hostile, des piliers s’effondrent chaque année. Chaque rappeur lutte pour sa survie, à sa manière. De l’absence de 03 Greedo à la disparition de Nipsey Hussle, Drakeo the Ruler ou Bris, on se demande comment reconstruire une scène souffrant du dépeuplement de ses acteurs les plus précieux. Alors, traverser une période de vide paraît inévitable, tant l’empreinte laissée par ces artistes est immense. Au mois de mai, Kendrick Lamar signait son grand retour avec son album évènement Mr.Morale & The Big Steppers, et la planète rap s’arrêtait le temps d’un instant. Un album qui méritait d’être discuté, mais qui pour autant représente assez peu ce à quoi ressemble le rap californien en 2022. En somme, il n’y a pas vraiment de disque de cette dimension auquel on puisse assigner cette tâche et cette immense responsabilité. C’est pour cette raison qu’affirmer que la Californie serait l’état le plus dominant dans le rap actuellement ne coule sans doute pas de source pour celui qui n’a pas la tête enfouie dans les tréfonds des multiples scènes locales. Chaque ville, voire chaque crew offre sa déclinaison d’un style de rap qui ne dépasse que très peu les frontières de l’état. On sort de 2022 avec très peu de projets marquants pouvant faire office de blueprint d’un genre ou d’une tendance. Pour ce qui est des rappeurs plus confidentiels, cela coule de source puisque la musique est conçue au jour le jour, au rythme de leur train-train quotidien, sans cahier des charges et sans aspiration perfectionniste. Souvent, la musique s’écoute comme elle se conçoit : en la découvrant lorsqu’elle afflue quotidiennement sur YouTube, avec la majeure partie des morceaux à qui on n’accorde même pas une seconde écoute, et d’autres sur lesquels on revient régulièrement. Alors, pour développer une photographie fidèle et représentative de ce que les rappeurs californiens nous ont offert cette année, une sélection de morceaux se veut nécessairement plus pertinente qu’une sélection d’albums ou mêmes d’artistes, eux-mêmes très irréguliers dans le rythme et la qualité de leurs sorties. La sélection ci-présente n’est ni un classement, ni une liste exhaustive des 20 meilleurs morceaux sortis, mais simplement des titres qui méritent d’être retenus pour différentes raisons. À travers cette sélection, tous les styles et toutes les tendances ne sont évidemment pas représentés, puisque nul n’aurait la prétention de rendre un portrait fini d’un puits sans fond.

SieteGang Yabbie, KT Foreign, GFEENI – Blade Hot

Trois des meilleurs rappeurs de San Diego se sont alliés cette année pour sortir une dizaine de morceaux, dont « Blade Hot » fait partie. C’est principalement de pimp rap qu’il s’agit dans cette contrée du sud de la Californie. Incontestablement plus proche de Suga Free que des acteurs historiques du pimp rap nord-californien, le spectre du rappeur de Pomona est toujours présent tant à travers les flows respectifs des rappeurs, que dans leur manière de conter leur vie de proxénètes sans foi ni loi. KT Foreign s’est imposé depuis quelques mois grâce à un charisme naturel et à sa justesse au micro. De son côté, SieteGang Yabbie paraît constamment habité et déjanté, son flow off-beat et décousu produisant l’effet d’un désordre organisé. Les trois couplets de « Blade Hot » sont une immersion dans les sombres nuits que passent les rappeurs, à gérer un des business les plus immoraux qu’il soit, chacun le faisant à sa manière.

Young Slo-Be – Hoodstar

Young Slo-Be est décédé en juillet 2022. Il s’inscrit, avec 03 Greedo, Drakeo the Ruler et Bris, dans la liste des rappeurs californiens à qui on a coupé les ailes alors qu’ils apportaient un grand vent de fraîcheur. Juste avant son décès, le rappeur originaire de Stockton construisait encore sa légende, en se muant en icône locale – en hoodstar – que les enfants des rues de Nightingale regardent avec admiration. Il était la figure de proue d’une scène fleurissante à Stockton, qui peinera à se remettre de cette disparition. La chaleur de « Hoodstar » est pesante, les nappes épaisses s’abattent telle une chape de plomb sur nos épaules, alors que les chuchotements et le flow haché de Young Slo-Be habillent des menaces de morts adressées à ceux qui lui veulent du mal. Grâce à un slang particulier, à ses qualités d’interprétation uniques et à sa propension à vivre ses textes en les rappant, le rappeur de Stockton avait façonné un style qui donnait du relief à la violence de son quotidien de membre de gang. Il fut un rappeur d’exception. Long Live Slo-Be.

Mozzy – Open Arms

Qu’attendre d’un rappeur qui a sans doute le meilleur de sa carrière derrière lui ? Les avis et les attentes diffèrent. Mozzy a, semble-t-il, opté pour une politique de recyclage éternel d’une recette dont il maîtrise parfaitement les tenants et les aboutissants. Fâché avec bon nombre des camarades de sa ville et fraîchement signé chez CMG, le mastodonte du sud des États-Unis, Mozzy a réalisé un album prévisible au possible. Chaque single est calibré, les featurings n’apportent pas grand chose (excepté celui avec EST Gee, qui continue de marcher sur l’eau), mais il s’agit toujours de l’un des rappeurs les plus prodigieux que le monde ait eu la chance de connaître depuis une dizaine d’années. Alors quand il fait ce qu’il sait faire, c’est-à-dire rapper sans concessions, à coeur ouvert, comme sur « Open Arms » ou « If You Love Me », cela donne des morceaux d’une qualité supérieure à ce que ses concurrents sont en mesure d’offrir.

Doggystyleeee, Messy G – One Of A Kind

Dans cette liste de morceaux, il est question de rappeurs s’appropriant à leur manière des styles ainsi que des codes particuliers du rap californien. Pour autant, aucun d’entre eux ne cultive l’héritage g-funk comme le fait Doggystyleee, le rappeur originaire de San Bernardino, à l’est de Los Angeles. À la manière d’un G Perico, ce dernier a bâti sa carrière depuis maintenant quelques années en se calquant sur les codes bien connus du g-funk californien. Bonne nouvelle, il le fait bien, et chacun de ses disques comporte d’excellents morceaux dont « One Of A Kind » fait partie. La nostalgie est ici motrice, dans un style qui vieillit toujours aussi bien et qui est ancré dans le paysage que cette sélection tente de dépeindre.

Baby Stone Gorillas, Saviii 3rd – Die Behind My Troopers

Les Baby Stone Gorillas sont sûrement à la nouvelle génération de rappeurs de la cité des anges, ce que Shoreline Mafia était à la précédente. Sans pouvoir prétendre à être les meilleurs rappeurs de la ville, l’alchimie qui règne entre ses membres leur suffit à réaliser d’excellents morceaux. Leur lifestyle dicte leur ligne éditoriale, les couplets étant majoritairement composés de menaces adressées à leurs adversaires. Leur album éponyme sorti cette année est d’excellente facture, mais « Die Behind My Troopers » en compagnie de Saviii 3rd (sur qui on s’attardera plus tard) ne figure sur aucun projet. Pourtant, il est la quintessence de ce que l’association de leurs forces peut offrir de meilleur.

DB. Boutabag – Salty

Le titre de son dernier opus (dont la cover est un sérieux prétendant au titre de cover de l’année) annonce la couleur : « I Am Not Rappin ». Bien mieux que ça, DB. Boutabag œuvre dans le shit talking et en a fait sa spécialité. Originaire de Sacramento, il fait partie des artistes de cette ville ayant passé un cap cette année. Du Michigan à la Californie, les rappeurs cartoonesques amateurs de vannes de plus ou moins bon goût se multiplient. Un style qui a ses limites, mais qui renvoie la musique à une de ses formes les plus élémentaires de divertissement. L’existence de cette tendance fait du meilleur vanneur de votre collège une potentielle nouvelle star de la musique. Très peu intéressant à découvrir sur disque, c’est à travers des singles tels que « Salty » que DB. Boutabag et ses confrères tendent à se sublimer.

Haitii Babii, Keak Da Sneak – YEE

Il est parfois difficile de poser des mots pouvant expliquer pourquoi on apprécie un morceau ou plus largement un artiste. Haiti Babii, n’est peut-être pas un rappeur d’exception, sa musique étant quelque peu générique et dénuée des particularités qui caractérisent le son de sa ville d’origine, Stockton. Mais il dispose d’une voix qui mérite d’être utilisée à des fins artistiques, faisant fortement penser à celle de Young Thug – et réalisant d’une certaine manière le fantasme de ceux qui souhaiteraient voir Young Thug s’aventurer sur des sonorités californiennes. Au-delà de ses aptitudes vocales, il a le don de souvent bien choisir ses productions, qui rappellent à quel point le son californien a pu être inspiré de la bounce music de La Nouvelle-Orléans. Sa musique est bien réalisée, et elle rend joyeux. On n’en demande pas beaucoup plus, et « YEE » est un des singles addictifs dont il a le secret.

Young Slo-Be, EBK Trey B, EBK Young Joc – Thizzler Cypher 2022

Les années précédentes furent brillantes pour la nouvelle garde de Stockton qui est venue placer la ville sur la carte, en apportant sa touche de personnalité et sa propre identité sonore dans le rap nord californien. De par les tristes évènements venus assombrir cette dynamique, de l’assassinat de Young Slo-Be aux peines de prison de EBK Young Joc et EBK JayBoo, force est de constater que la scène locale a eu du mal à tenir son rang. En effet, les nouveaux rappeurs émergeant s’attachent tant bien que mal à reprendre le flambeau laissé par les têtes d’affiche de la ville, pour un résultat pour le moins discutable au vu du peu de talent des rappeurs. Néanmoins, ceux qui ont défini le son et l’identité de cette ville ont continué de délivrer d’excellents morceaux, comme le démontre cet épisode de la série Thizzler Cypher 2022.

Mac J – BucketList

Si les rappeurs de Stockton ont rencontré quelques difficultés au moment de se faire une place dans le vide laissé par l’absence forcée des poids lourds de la scène locale, ceux de Sacramento se débrouillent bien mieux. Bris participait au renouveau initié dans la région avant de nous quitter tragiquement en 2021. C’est son partenaire, Mac J, qui s’est construit sa propre place dans le vaste paysage du rap nord californien. Alors qu’il rappait ses premiers couplets dans sa tête en allant à l’école à pieds, il a développé et entretenu son sens de la formule. Sa manière de rapper laisse transparaître la moindre émotion le transperçant, passant du rire aux larmes d’une phase à l’autre. Mac J est un émotif qui, comme tant d’autres, se sert de la musique comme exutoire. En quelques mois, il a développé une identité sonore marquée à base de voix pitchées et de samples tous plus cramés les uns que les autres (limitant par ailleurs son possible succès mainstream). Sa proposition est assez unique et « BucketList » est un de ses meilleurs morceaux, qui ne figure pourtant pas sur True Story, son dernier disque.

Ab-Soul, Fre$h – Gang’Nem

Le retour du rappeur de chez TDE fut l’un des évènements majeurs de cette fin d’année. Après plus de 6 ans d’absence, une dépression, une pandémie et une lutte contre ses addictions, de nombreuses incertitudes demeuraient au sujet de l’état dans lequel nous allions retrouver le natif de Los Angeles. « Gang’Nem » figure sans aucun doute parmi les meilleurs titres de HERBERT, tant il est réussi dans la forme. Ab-Soul et Fre$h appréhendent à la perfection une somptueuse production de Sounwave, samplant « Spell » de Blue Magic. Dans ce titre, il fournit un bon nombre de réponses aux questions que l’on pouvait se poser. Contrairement à son compère de chez TDE, Kendrick Lamar, dont l’absence a permis de cheminer vers une émancipation qu’il tente de raconter dans son album, Ab-Soul reste sur terre. Il continue d’affronter les mêmes problèmes que ses semblables. En d’autres termes, il continue d’évoluer parmi les fameux big steppers, éternellement coincé dans ses travers, mais c’est aussi là qu’il semble trouver le meilleur des réconforts.

Drakeo the Ruler, Ralfy the Plug – Suicide Dawn

La mort de Drakeo the Ruler en décembre 2021 a laissé Los Angeles orphelin de l’un de ses rappeurs les plus talentueux. Son ombre continue de planer et son héritage est dignement cultivé par son frère Ralfy the Plug, qui après de nombreux hommages a sorti le premier disque posthume de Drakeo : Keep the Truth Alive. Loin des labels et des maisons de disques avares de buzz et de liquidités, nous avons été épargnés du gavage de chutes de studio que l’on nous impose bien trop souvent dans les quelques mois suivants les décès de rappeurs. Ses couplets n’ont pas été vendus à la sauvette, et Keep the Truth Alive est fidèle à ce qu’était la musique de Drakeo de son vivant. Sa sortie intervient 10 mois après le drame, et semble faire partie du chemin vers un deuil impossible. Il figure dans cet album quelques morceaux d’exceptions, comme « Suicide Dawn », dont la tristesse nous plonge dans un état mélancolique dont Drakeo semblait incapable de s’extirper, se sachant condamné à une fin tragique. Long Live the Ruler.

DaBoii – Bananas

Parmi les valeurs sûres, DaBoii prospère et continue de grandir. Deux disques sortis cette année – Can’t Tame Us et Onna Gang – et une flopée de titres efficaces parmi lesquels « Bananas » ou encore « KickDoe» et « Built » qui méritent d’honorables mentions. Son flow haché et sa voix instable lui suffisent à marquer de son empreinte le rap régional et de mettre en musique toute son excentricité. Sa musique nous transporte assez facilement dans ce qu’il reste d’ensoleillé dans le rap californien, notamment à travers des boucles de funk toujours aussi fonctionnelles. Nous étions revenus sur la carrière de DaBoii en mai dernier au moment de la sortie de Can’t Tame Us, à lire ici.

ComptonAssTg – Pizza Man

Los Angeles continue d’abriter des rappeurs des plus classiques dans ce que l’on pourrait vulgairement catégoriser de « rap de gangbanger ». Sans que cela soit réducteur, il s’agit généralement d’une musique conçue pour les clubs, dans laquelle l’énergie dégagée semble primer sur les qualités intrinsèques des rappeurs. Une recette sublimée par YG et DJ Mustard fut un temps, qui continue d’être copiée et déclinée au fil des années. ComptonAssTg est l’un des meilleurs rappeurs de ce genre, lui qui multiplie les collaborations avec les producteurs les plus inspirés de l’état, de Hermanata à Bruce24k. L’année touche à sa fin, et « Pizza Man » est sans doute l’un de ses meilleurs titres.

Saviii 3rd, Wallie the Sensei – Swagger

Saviii 3rd a l’air d’avoir trouvé un rythme de croisière qui lui correspond. Hasard ou non, la présence du spectre de Nipsey Hussle dans sa musique et dans l’approche de sa carrière, notamment vis-à-vis des nouvelles générations, n’a jamais été aussi évidente. Son disque Let Me Be Clear est l’un de ses plus aboutis, et il paraît ne jamais avoir été aussi présent à travers ses nombreux featurings. Il bénéficie d’un timbre de voix des plus charismatique, qu’il maîtrise de mieux en mieux. Sur « Swagger », il partage l’affiche avec une autre voix parmi les plus prisées en Californie, celle de Wallie the Sensei. Faiseur de mélodies, l’émotion qu’il est capable de transmettre à travers ses couplets fait également sa force, comme ce titre le montre.

Mitchell, 1100 Himself – Believe

Il s’agit du duo marquant de ces derniers mois à Oakland, un duo qui fait grandement penser à celui que formaient Rio Da Yung OG et RMC Mike, les rappeurs de Flint. Eux aussi, comme DB. Boutabag, sont d’excellents shit-talker. Ils tirent également profit d’un art du storytelling qui constitue une grande partie de l’intérêt de leur musique. Sur des productions minimalistes et parfois planantes, on écoute leurs histoires foireuses retranscrites avec humour et un air désabusé qui rend leur style unique. Après la série de morceaux « Set Up » en quatre parties, ils ont uni leurs forces pour un projet commun, dont « Believe » fait partie. À l’image de leur musique, les clips sont également souvent plutôt divertissants.

Kt Foreign, Suga Free – Free Game

Ce fut une grande année pour Suga Free, puisque la légende de Pomona est désormais un homme marié… qui l’eut cru. En matière de musique, il était aussi formellement impossible de ne pas sélectionner un de ses couplets. Comme mentionné précédemment, il est le père spirituel de toute une génération de pimp rap qui fait les beaux jours de San Diego depuis quelques mois. Quoi donc de plus logique que de collaborer avec ces derniers ? Ce monsieur montre une nouvelle fois qu’il est possible de bien vieillir dans le rap tout en se frottant aux jeunes générations, dont Kt Foreign est un des membres les plus talentueux.

Kendrick Lamar – Rich Spirit

Comment ne pas mentionner la plus grande star du rap mondial autrement qu’en le faisant exprès ? Comme cela a été évoqué en introduction, sa musique, tant dans la forme que dans le fond, n’est pas la plus représentative de ce qu’est la vie et le rap à Los Angeles en 2022. Cependant, bien qu’il ait pris ses distances avec les big steppers, Kendrick Lamar est toujours aux aguets et se tient à jour au sujet des dernières tendances, puisque « Rich Spirit » rappelle largement « Impatient Freestyle », classique des temps modernes signé Drakeo the Ruler. En s’appropriant ce style et en étant plus smooth que jamais, l’enfant roi de Compton délivre un des morceaux les plus agréables à réécouter de son disque, moins fort en single que ses albums précédents.

Young Threat – Supreme

Le timbre de voix de Young Threat se marie parfaitement à la teneur de ses couplets dénués d’états d’âme. Sa musique rend compte de la partie la plus sombre de Los Angeles, celle dont le crime rythme le train de vie anxiogène des habitants. Alors que de nombreux rappeurs aux textes extrêmement durs n’ont plus aucune difficulté à partager leur peine, voire leur vulnérabilité, le rappeur de South Central fait partie de ceux qui paraissent insensibles aux drames et imperméables à la pression. Parmi toute la musique qu’il a sorti cette année, la qualité est encore assez inégale, mais « Supreme » constitue certainement la formule à parfaire pour la suite de la carrière de Young Threat.

Big Sad 1900, Steelz, Blueflag 1900 – Jackers & Robbers

Soyons directs, Big Sad 1900 est l’un des prétendants au titre de rappeur de l’année. Originaire de Los Angeles, il est certainement l’héritier le plus digne de Nipsey Hussle, dont l’influence se fait ressentir dans le flow, mais aussi dans la réflexion sur sa carrière, qu’il appréhende comme un marathon ponctué d’EP et de mixtapes inondant le net. Comme pour Saviii 3rd, l’empreinte de Nip est palpable, profonde, et va bien au-delà de simples similitudes dans la manière de rapper. Il raconte le quotidien dans les rues de sa ville comme personne, avec un recul édifiant sur ses travers, comme le faisait si bien son idole. C’est cette distance qui le différencie de la plupart des autres rappeurs, puisqu’il arrive à prendre du recul sur des évènements auxquels il assiste et prend lui-même part. Dans « Jackers & Robbers », c’est une excellente production de Steelz, un des meilleurs producteurs californiens avec qui il a l’habitude de collaborer, qui permet à Big Sad 1900 d’exprimer sa mélancolie à travers un conte de rue des plus tristement banals.

OTM, Drakeo the Ruler – Cliff Hanger Remix

Enfin, difficile de ne pas qualifier « Cliff Hanger Remix » de morceau de l’année. Si un morceau avait dû être gardé, il s’agirait de celui-ci. En premier lieu, il s’agit non seulement de l’une des dernières apparitions de Drakeo the Ruler dans un clip, mais aussi du premier morceau à être sorti après sa mort. Une saveur particulière, puisqu’il nous permet également de découvrir un duo sorti de nulle part, OTM (composé de BluePesos et Duffy), qui a distillé de nombreux morceaux de qualité de manière hebdomadaire durant toute l’année, cultivant l’héritage construit par Drakeo the Ruler et la Stinc Team. Pas de refrains, trois couplets de haute volée sur une boucle typique du son californien de notre époque, et une passation de pouvoir symbolique entre celui qui a revivifié Los Angeles de par sa verve et son originalité, et ses héritiers.

Article écrit par Hovito.

(Visuel bannière : Big Sad 1900, Young Slo-Be et Ab-Soul. Illustration : Paul Rousselet / Sinmoteur)

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