TABOUS ET SANTÉ MENTALE : LE RAP SUR LE DIVAN

Eternel tabou dans les communautés noires, mais au cœur des préoccupations de notre société depuis quelques années, 2022 a vu la santé mentale devenir un sujet central dans le hip-hop anglophone. Pourtant, des rappeurs importants qui se livrent sans filtre sur les pensées sombres qui les animent, cela n’a jamais été ce qui manque : les larmes de 2Pac, les appels à l’aide de DMX ou l’esprit torturé de Scarface ont durablement marqué le hip-hop. Les rappeurs n’ont jamais eu honte d’être vulnérable, malgré l’hégémonie de la figure du gangster insensible depuis le début des années 2000. Même dans la froideur de la trap, on a toujours eu des artistes de grande ampleur pour crier leur mal-être. Pourtant, jamais cela ne fut un signal d’alarme pour des communautés noires plongées quotidiennement dans des violences autant physiques que psychiques.

Se sont développés dans le courant des années 2010 des pans entiers du hip-hop dédiés aux questions de la stabilité mentale. On peut penser à l’emo-rap qui a attiré tout un nouveau public dans le rap, le renouveau de l’abstract hip-hop autour de la musique thérapeutique, ou même le « pain rap » des Lil Baby ou Lil Durk, véritable dictature commerciale de ces dernières années. Progressivement, ces artistes brisent l’indifférence caractéristique du rap depuis l’apogée de la trap et décomplexent l’expression du mal-être et de la détresse d’une jeunesse perdue.

2022 semble marquer l’apogée de cette progression : jamais on aura entendu autant de rappeurs parler de dépression et de thérapie. Dépassant les sphères underground au sein desquels elle était le thème central, la question de la santé mentale s’infiltre dans tout le hip-hop anglophone, à travers des témoignages de plus en plus intimes et troublants. Même pour l’auditeur, entendre des rappeurs se livrer avec une telle sincérité sur leur vie a une symbolique très forte, et revêt une mission de sensibilisation importante. D’autant plus que la majorité des rappeurs sont issus des communautés noires, sûrement les plus en proie aux traumatismes psychologiques, mais aussi là où la question de la santé mentale est généralement éludée et déconsidérée, et l’accès aux soin le plus difficile le moins exposés aux soins mentaux (disparités économiques, crainte des institutions, très faible nombre de psychologues noires, tabou de la thérapie dans les ghettos, etc.). Sans doute est-ce par le rap, miroir exacerbé des grandes tendances des communautés noires que la solution peut venir en entamant un processus de décomplexion de la parole sur ces sujets. En tout cas, c’est la grande tendance qui semble s’être dessinée en 2022, portée par de nombreux artistes, albums et morceaux sur lesquels cet article propose de revenir.

Conway the Machine – « Do anybody care that I’m stressed ? »

Des premières mesures qui prennent aux tripes, une voix tressaillant sous l’émotion et un rare aperçu de l’homme derrière le rappeur : difficile de ne pas penser à Scarface à la première écoute de « Stressed ». Conway the Machine nous avait déjà habitué à des excursions introspectives, mais jamais il n’avait touché ce sommet de l’exploration de sa psyché. Fatigué d’être sacralisé et de n’être vu que comme un gangster rapper sans pitié, il se livre au cours de cinq pesantes minutes sur sa détresse mentale, chaque ligne révélant un peu plus la profondeur de sa douleur. Il se confie sur les épreuves qu’il a dû traverser, notamment le suicide d’un de ses proches puis la perte d’un fils qui l’a mené lui-même au bord de l’acte. Pour s’en sortir, il s’est, comme beaucoup, réfugié dans les addictions, faisant expérience d’une descente aux enfers sans fin. Difficile de ressortir indemne de ce morceau, tant la sincérité qu’il met dans son récit autobiographique est éprouvante. Contrastant totalement avec l’image populaire de Conway, cette incursions dans sa psyché est d’autant plus marquante : si Conway brise sa posture pour se révéler comme un homme en proie aux mêmes luttes internes que n’importe qui et appeler à l’aide, alors personne ne devrait avoir honte de faire de même.

Bandgang Lonnie Bands – « Honestly I ain’t happy at all, I try to pretend »

Scorpion’s Eye est un véritable cri de détresse, un craquage total de toutes les résistances de Lonnie à la violence qui hante sa conscience. Entre pulsions suicidaires, PTSD du ghetto et amour paternel, le rappeur de Detroit dresse le portrait d’un homme brisé, dont le peu d’énergie restant est dédié à paraître entier. D’une certaine manière, cet album est symptomatique de tout le nouveau rap du Michigan : des produits du ghetto noyant leurs traumatismes profonds et leur tristesse permanente dans du shit-talking, des menaces sanglantes et une consommation de drogues en tout genre. Cette cohabitation complexe s’incarne dans la juxtaposition lyricale monstrueuse de tous ces thèmes, faisant tout le charme du Michigan Rap. Leurs morceaux sont ponctués d’appels à l’aide distribués au détour d’une rime, expression spontanée d’un mal-être qu’il est devenu impossible de contenir. Rx Papi pousse encore plus loin la décomplexion de la vulnérabilité, à travers des morceaux en forme de périple mouvementé dans sa psyché capable de passer en un instant de la menace la plus absurde qui soit à la déclaration la plus douloureuse que vous pourriez entendre. Mais ce qui est encore plus douloureux est leur incapacité à quitter le mode de vie qu’ils décrivent, trouvant des solutions à leur détresse dans l’autodestruction et l’apathie artificielle.

Ché Noir – « Pain so deep, sometimes my way to heal is to ignore it »

Comme son camarade de Buffalo, Ché Noir a des airs de Scarface quand elle plonge dans l’introspection. Il y a quelque chose de thérapeutique dans cet exorcisme intérieur, un certain talent à mettre des mots justes sur les tensions qui la traversent. Elle témoigne d’une expérience du ghetto qu’on n’entend pas suffisamment, celle des femmes et des différentes peurs et charges qui pèsent sur elles au quotidien. Elle dédie notamment « Communion » à ses proches défunts (le deuil de son frère est un thème central de l’album) ou emprisonnés, et revient souvent sur son enfance sans père, la menant à très vite prendre la responsabilité de sa famille. Mais elle creuse aussi des thématiques moins évidentes et exposées, comme la complexité des relations amoureuses avec d’autres hommes brisés par le ghetto, et surtout la peur des agressions sexuelles dans son entourage. Seulement Ché Noir est, contrairement à beaucoup d’hommes, très lucide et mesurée. De toutes ses épreuves, elle en a tiré des leçons qui nourrissent sa musique. La principale qu’elle enseigne est l’importance de la thérapie, expliquant qu’autant les addictions que la religion ne sont que des refuges éphémères pour fuir l’affrontement. « Therapy Session », avec son instrumentale glorieuse, ressemble presque à une célébration tant Ché se revendique en maîtrise d’elle même et en paix avec ses sources de stress. Elle est une survivante, non pas simplement de la violence de la rue comme beaucoup, mais aussi de l’emprise de ses séquelles et ses traumatismes.

Vince Staples – « This shit harder than I make it look, what have I become ? »

On connaissait Vince pour son humour acerbe et sa nonchalance contagieuse. Sur Ramona Park Broke My Heart, il est méconnaissable, fatigué et désabusé, éternel prisonnier de l’environnement qu’il a passé sa carrière à observer. Son cinquième album n’est plus tant une observation du conditionnement de l’homme afro-américain par sa simple naissance dans le ghetto qu’une ride mélancolique sur fond de pop minimaliste et d’hommage au son de la côte ouest. Il dresse successivement toute une série de comportements hérités de sa jeunesse dans la rue, à l’origine d’un profond mal-être actuel. Finalement, la morale de « The Blues »est sans appel : Vince n’est pas adapté à la vie normale, son être est tellement marqué de l’empreinte du ghetto qu’il ne sait pas comment agir une fois qu’il en est sorti. Le projet est troublant et inquiétant, tant la déconstruction mené sur ce disque fait s’écrouler le Vince que l’on connaît depuis maintenant 10 ans, sans qu’il ne laisse entrevoir un quelconque espoir. Alors que le bruit des vagues se substitue à la musique lors des dernières secondes de l’album, il ne reste en flottement qu’un homme ayant perdu tous ses repères, coincé entre le traumatisme de son passé et l’incapacité à profiter de son présent.

Westside Boogie – « Just want you to know that even heroes still need saving »

C’est à la fin de Ramona Park Broke My Heart que commence More Black Superheroes : retrouver des repères, se reconstruire après avoir passé l’épreuve de la déconstruction. Boogie raconte dans cet album les étapes qui l’ont mené à se dépasser soi-même pour entamer une thérapie. À travers la lutte de trois personnalités représentant toute une facette différente de l’artiste, cherchant à brimer l’expression des autres, il livre une métaphore plus ou moins subtile de son parcours thérapeutique et du courage nécessaire pour accepter d’affronter ses démons. Des morceaux comme « Ratchet Boog (Interlude) » sont des exemples parfaits de ce récit de dépassement des obstacles intériorisés (stéréotypes et préjugés notamment) que doit accomplir Boogie : accepter la déconstruction, aussi douloureuse soit-elle, pour s’éloigner de repères étouffants et se reconstruire comme un nouvel homme maître de soi. Il l’a répété en interview pendant la promo, mais si Boogie a fait ce projet, ce n’est pas tant pour lui que pour sensibiliser le ghetto et la communauté afro-américaine à l’importance du soin. Fuir ses démons ne fait que ressembler à la solution, mais au contraire prolonge la souffrance : pour aller mieux, il faut se soigner, et peu importe ce qui a pu t’être enseigné, personne n’est indestructible. 

Kendrick Lamar – « You did it, you broke a generational curse »

Atlanta, la célèbre série de Donald Grover, s’est terminée il y a quelques mois et un des moments les plus marquants de ses derniers épisodes étaient sans aucun doute les séances chez le psychologue de Earn, le personnage principal. Pour la première fois dans la série, on en découvrait plus sur le passé mystérieux du personnage, mais d’une manière troublante, comme si la façon dont cela était révélé ne nous était pas destiné. Nous n’étions plus des spectateurs, mais presque des voyeurs face aux confessions du personnage de Donald Glover à son psychologue. Mother I Sober provoque presque la même sensation. Sommes-nous ceux à qui les mots de Kendrick sont adressés ? Sommes-nous censés entendre ça ? Entre l’instrumentale totalement dépouillée autour de simples notes de piano et la voix à la limite du chuchotement du rappeur, l’espace parait trop intime pour que l’on y soit décemment toléré. Pour la première fois de sa carrière, il parle vraiment de lui et de traumatismes d’enfance que l’on n’a pas l’habitude d’entendre dans la bouche d’un rappeur. Pourtant, ce que raconte Kendrick est la réalité de tabous qui hantent les foyers noirs. Plus d’un quart des afro-américaines sont agressés sexuellement avant leur 18 ans, et les cas de petits garçons noirs victimes eux-aussi se multiplient. Ce que Kendrick et Donald Glover tentent de faire est de vaincre ce tabou installé depuis des générations, dont les deux hommes en sont les résultats. Profondément inadaptés à gérer des relations amoureuses, leurs doutes et leurs erreurs les ramènent sans cesse à ce traumatisme originel. Que le rappeur le plus attendu de la planète revienne avec un tel discours, peut-être est-ce le genre de choc qu’il manquait pour amener la parole à se libérer ? Seul l’avenir nous dira si Kendrick a effectivement brisé une « generational curse ».

Little Simz – « What does it mean to be broken ? »

Contrairement à ses camarades américains, desquels les traumas sont généralement liés au ghetto, les pressions mentales que raconte Simz sont quotidiennes et participent à rendre encore moins exceptionnelles la dépression et l’angoisse. Dans son nouvel album No Thank You, en plus d’attaquer la société sans aucune concession, elle dédie tout un morceau à la dépression et l’importance de la santé mentale. Le temps des six minutes de « Broken », elle décompose pièce par pièce sa psyché « brisée », que ce soit la pression sociale qu’elle doit faire mine d’ignorer, la solitude maladive qu’elle oublie dans des relations sans lendemain, le stress des factures et du travail et l’impact de son mal-être sur sa propre santé et son estime de soi. Toujours habile à raconter des histoires, cet auto-portait se confond avec un tableau plus universel de la jeunesse contemporaine, fruit d’un mal-être se transmettant de génération en génération sans jamais être traité, par désintérêt total pour sa propre mentale. Little Simz tente donc de faire le premier pas, celui de briser le tabou et et de mettre en lumière la généralité de telles expériences, pour montrer que cette solitude n’a rien de solitaire.

Ab-Soul – « I gotta do better »

Tel est le mantra qui a sûrement guidé Ab-Soul vers la lumière après la profonde dépression qu’il raconte en interview. Marquant de sobriété et de puissance, « Do Better » est sans conteste la touche d’espoir qu’il manquait à cette année. Deuxième single d’Herbert, son grand retour après plus de 6 ans de silence, il contient en substance tout ce que son album racontera : un touchant témoignage d’un homme errant, seul et en détresse, qui retrouve petit à petit la lumière et l’espoir de s’en sortir. Le message du morceau est simple : il se répète qu’il doit aller mieux jusqu’à se convaincre qu’il en a les capacités. Il se convainc qu’il peut affronter son reflet dans le miroir, qu’il peut enlever la capuche de son hoodie devenu extension de son corps, qu’il peut ouvrir la porte et se confronter au monde. La reconstruction psychique d’Ab-Soul commence par se convaincre qu’il a la force de se lever et de faire face à ses démons, jusqu’à pouvoir scander victorieusement « I’m better »

Bonus : et l’abstract hip-hop en 2022 ?

Bien sûr, en parallèle de cette incursion de la santé mentale chez des artistes grand public pour la plupart, les peintres les plus habiles de celle-ci ont continué de nous délivrer des morceaux touchants et puissants tout au long de l’année 2022. Petite sélection de ce que l’abstract nous a mis de mieux dans les oreilles cette année, avec encore beaucoup de promesse pour l’année à venir.

Article écrit par Erfry.

(Visuel bannière : Kendrick sur le divan. Illustration : Paul Rousselet / Sinmoteur)

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