SORTIR DES ABYSSES

2022 est pour moi synonyme de chaos. Ce terme est je pense le plus représentatif de ces 365 jours, selon la construction humaine du temps à laquelle j’ai moi-même du mal à m’adapter. Nos quotidiens ont été marqués par les constantes surprises qui ont su détruire ce que chacun avait construit précédemment. Là où la musique entre en jeu et prend tout son sens c’est qu’elle a permis à beaucoup d’entre nous d’à la fois échapper à ce chaos, de mieux le comprendre ou de se cloisonner dans celui-ci.

Couverture de Mr Morale & The Big Steppers par Renell Medrano
Couverture de Mr Morale & The Big Steppers

Lorsque j’ai écouté Mr Morale & The Big Steppers de Kendrick Lamar j’ai su que malgré la spécificité et l’unicité de nos vécus, certaines choses dont les violences dont on peut être victime sont la source d’un sentiment d’unité important. Il est évident qu’il y a nombre de reproches légitimes à faire à cet album notamment quant à ses contradictions et son manque de cohésion, son complexe messiaque portant à confusion et ses propos parfois inappropriés. Mais ce sentiment d’unité dans la douleur (« United in grief ») que j’évoque prend à mon sens le dessus. Même dans une société où être individualiste, c’est à dire vouloir systématiquement s’éloigner de tout ce qui touche à un esprit de communauté et de rassemblement afin de privilégier ses propres intérêts, est devenu la norme, il y aura toujours ces laps de temps courts où l’on se sent moins voué à être seul. Ce sont ces moments où d’autres nous montrent la possibilité d’une guérison qui nous permettent de survivre. Car oui je crois que c’est précisément ça: malgré la beauté de cette année, je ne peux m’empêcher de penser aux personnes qui ont dû survivre en 2022.

Lorsque je prends le temps d’y réfléchir et que j’entends la voix de Weyes Blood dans « It’s Not Just Me, It’s Everybody », single extrait de son exceptionnel dernier album And In The Darkness Hearts Aglow, je me dis que peut être que nos existences à travers le chaos ne peuvent être possibles que par la survie. Tout cet album repose sur une communion entre un « moi » intérieur et un « on » général afin de réunir les sentiments de détresse et de solitude manifestés par l’artiste et potentiellement ceux de ses auditeurs. Car partager le fait de se sentir seul, de ne pas être réellement perçu par les autres, choses que Weyes Blood exprime dans ce morceau, c’est déjà moins l’être. Mettre des mots sur les sentiments d’un grand nombre de personnes c’est également vouloir sortir de cette solitude et chercher un faisceau de lumière tout en partageant ses peines.

Ces albums que je cite réalisent tous des constats abrupts et très personnels de l’existence de certains. Dans cette lignée thématique je pense à Hugo de Loyle Carner et PAINLESS de Nilüfer Yanya.

Il y a dans PAINLESS comme l’expression d’une rage ce pourquoi il est important, de mon humble point de vue, d’entendre cette voix grave de Nilüfer Yanya marquée par une hargne et une fragilité afin de se rappeler que non, les injonctions et souffrances des femmes n’ont pas à être enjolivées ou adoucies afin d’être entendues. On est face à une artiste qui tout en faisant preuve d’une grande vulnérabilité et sensibilité ne se soumet pas pour autant à une manière unique d’exprimer ses peines. Il est donc inconcevable de réduire ce projet à une « simple » lamentation émotionnelle d’une femme (une catégorisation qu’on serait tenté de faire par misogynie) et cette piqûre de rappel m’a été à titre personnel importante.

L’héritage d’artistes pionnières de cette « rage des femmes » en musique, que je caractériserai simplement comme l’expression rare d’une colère intense issue de voix féminines qui viennent nous remuer les tripes, comme PJ Harvey à laquelle elle rend hommage avec la reprise de « Rid Of Me » dans la version deluxe de PAINLESS, se fait vivement ressentir.

Couverture de Heaven Comes Crashing

Un des albums qui suit cette idée de se plonger dans le chaos tout en s’identifiant à certaines œuvres, mais qui a aussi bouleversé mon rapport à la musique est Heaven Comes Crashing de Rachika Nayar. J’ai toujours accordé une importance immense aux mots, à notre capacité d’oraliser les choses, les écrire ou même les lire dans un but de s’exprimer et savoir se faire entendre. Cependant, il arrive que les mots s’essoufflent et perdent de leur sens. Cet album m’a précisément fait ressentir ça: l’idée que les mots pouvaient être superflus lorsqu’un autre moyen d’expressivité aussi puissant, ici la musique électronique et l’ambient, était possible.

Couverture de Nozhet El Nofous

Dans la continuité du sentiment d’identification et plus précisément du sentiment d’appartenance, Nozhet El Nofous ou « La promenade des âmes » en français, est le projet le plus unique que j’ai pu écouter cette année. Par une méthodologie archéologique, la musicienne égyptienne Nancy Mounir a fait ressurgir des albums de chanteurs et chanteuses des années 20 en Egypte appartenant à ses ancêtres familiaux tout en les transposant minutieusement à notre ère. Je dois avouer avoir été grandement troublée à l’écoute de de ces morceaux qui me semblent à la fois familiers par la présence de chants anciens voir fantomatiques, mais qui portent tout de même ces traces de modernité. La musicienne est parvenue à créer une réelle promenade des âmes car c’est comme si chaque personne se retrouvant dans cet album acquerrait la possibilité de suivre un dialogue entre les générations différentes d’une famille et les différentes ères musicales d’un pays. D’être immergé dans une traversée poétique sublimée par la musique.

Dans une optique différente de 2022, j’ai également appris durant cette année l’importance de la célébration, aux côtés d’artistes en concert, seuls, entourés de proches,… Dans cet esprit de fête, CAPRISONGS de FKA Twigs, Nymph de Shygirl et RENAISSANCE de Beyoncé, des albums en soit très différents, ont su développer cet outil de célébration que j’ai saisi. Les explorations artistiques et personnelles de ces artistes font preuve d’une belle sensibilité et d’un désir commun de chercher une forme de libération par la musique, ce pourquoi je les « regroupe ».

Ils ont également été produits par des femmes à l’allure puissante, entourées par des auras énigmatiques, hypnotiques, et dont on sent une force et une énergie intenses dans leurs projets qui viennent nous régénérer à l’écoute. La nécessité de trouver de « l’amusement » dans le chaos est je pense primordiale afin de savoir se laisser porter par des personnes extérieures à nous-mêmes le temps de quelques morceaux et surtout, de ne pas se résigner. J’ajouterais même que mettre en avant ces femmes dont les récits et recherches intimes sont réalisés à travers l’électronique, la pop et la house, relève d’une grande importance étant toutes les trois des femmes de couleur parlant de manière crue de leur sexualité, du besoin de libérer et de montrer leurs corps.

Puis dans un esprit «d’apaisement», A sky without stars d’ELIZA, une des meilleures artistes neosoul actuelle à mon sens, nous a apporté de la paix, sentiment que les évènements mondiaux majeurs de cette année nous ont rarement offert. Cet album est un moment précieux d’accalmie, de quête de soi à travers la sérénité dont j’ai chéri chaque écoute grâce à ses doux et réconfortants rappels. « There is an answer in the pain explaining everything, don’t be afraid » peut-on entendre dans « Straight Talker ». Je dois d’ailleurs ajouter que je me réjouis de l’état de la scène neosoul et de son enrichissement ces derniers temps avec des albums multiples publiés cette année qui m’ont enchantée (BLK VINTAGE de BLK ODISSY, 11 de SAULT, When Everything Is Better I’ll Let You Know de Pip Millet,…).

Pour conclure, je ne peux parler de ce qui m’a frappé cette année sans évoquer l’impressionnant Natural Brown Prom Queen de Sudan Archives dans lequel je me suis pleinement retrouvée.

Couverture de Natural Brown Prom Queen

Son éclectisme est inspirant puisque Sudan Archives est une femme refusant de se soumettre à un genre musical unique et dont l’identité est complexe. Ce projet incarne à merveille le fait que nos identités ne peuvent être dictées et soumises à une essentialisation, c’est à dire à une simple catégorie restrictive. Chose que bien trop de personnes tentent de faire en éliminant donc toute possibilité d’une identité plurielle pour certains. Et quelle puissance d’entendre une femme de couleur, précisément afro-américaine, se chercher à travers l’introspection, fouiller dans ses inspirations musicales et mettre au monde un projet qui est un ode à elle-même et aux femmes pouvant lui lui ressembler. Natural Brown Prom Queen est un album qui m’a permis de me rappeler que je n’ai pas à me soumettre à l’identité qu’on tente de me fixer et que c’est à chacun de chercher son identité, de la construire et de la proclamer. Puis cette tâche, ce moment charnière que certains se doivent de traverser est facilité lorsque des artistes font eux-mêmes le choix de s’attaquer à cette question puis de nous offrir les fruits de ces méditations. Car, à nouveau, en montrant la possible finalité de cette recherche qui peut être source d’une souffrance, on trace le chemin à d’autres.

Je crois que mon année 2022 en musique peut finalement se résumer à ces quelques lignes. Chaque album présent dans ce bilan a été moyen pour moi, et peut être vous chers auditeurs et lecteurs, de prendre quelques heures dans la foulée de nos quotidiens afin de s’écouter et écouter les autres. Puis continuer cette recherche dans le refuge qu’est la musique pour ne pas se laisser engouffrer par ces abysses dans lesquelles il nous arrive tous de tomber.

Article écrit par Emilie.

(Crédit visuel bannière : Paul Rousselet / Sinmoteur)

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